Nous avons vu les quelque vingt ou trente minuscules sujets des ballets aériens s’enfuir à l’approche du froid vers la demeure traditionnelle de leur torpeur ; il se peut d’ailleurs qu’en celle-ci d’autres vols de réfugiés amis ou alliés les viennent rejoindre, si elle est assez vaste et commode.

Mais n’allons pas croire que l’emménagement ait lieu sans grabuge et sans tumulte ; dans ce phalanstère, les couples et leur enfant veulent se loger côte à côte et se disputent les meilleures places avec une véhémente âpreté ; l’être humain qui observe de tels manèges avec la discrétion et l’effacement nécessaires, se trouve là en pays de connaissances, et n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement de même, s’il s’agissait d’individualités ou de groupements familiaux de son espèce.

Les mâles échangent des horions et des coups de dents, après des bousculades sans nombre ; les femelles sont plus calmes, mais affectent cet air pincé qu’on remarque chez certaines dames voyageant en train de plaisir vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe ; les jeunes, énervés, ont sommeil déjà ou ont encore faim, se montrent turbulents et se font vertement attraper par leurs parents. Il faut laisser courir deux ou trois jours et deux ou trois nuits avant que l’installation se stabilise et que les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, en désespoir de cause, à la patte ou à l’aile d’un camarade déjà profondément et confortablement endormi.

Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui commence de la sorte. Il ne me paraît pas différer essentiellement de celui, déjà signalé, des marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et le tout est ici de nous garder des inexactitudes et des erreurs qu’ont développées en assez bon style, après Buffon, les observateurs de ces bêtes. Buffon et ses respectueux disciples ont maintes fois paru admettre que les mammifères hibernants se transforment durant l’hibernation en animaux à sang froid, n’ayant d’autre température que celle de l’élément ambiant et relégués pour l’occasion, en somme, au rang, à l’échelon des batraciens, des poissons, des reptiles.

Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris européenne que pour le loir.

Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir de celui-ci et du lérot :

« Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure qu’elle n’excède guère celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants ; la chaleur de l’intérieur de leurs corps étoit à peu près égale à la température de l’air ; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la température de l’air étant onze… »

Voici le typique exemple de l’expérience absurde, mal conçue, déplorablement exécutée. Je ne la dénonce point par malignité, mais parce que, devant le chaos persistant encore des études où ils s’adonnent, beaucoup de très remarquables spécialistes continuent à expérimenter avec autant de négligence, ou à s’en tenir aveuglément à la parole d’un illustre précurseur, comme s’il y avait de leur part infirmité, inconscience, ou pis encore : espoir que leur public ou leur auditoire n’ira pas y regarder de si près… Et Buffon a tout simplement négligé que son loir ou son lérot était mort, quand il introduisait dans « le corps et même contre le cœur » de sa bestiole la boule du petit thermomètre destiné à mesurer la chaleur interne…

Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment aurais-je pu, moi, mesurant sa chaleur interne d’aussi inoffensive manière que je le fais sur moi-même quand je doute de ma santé, noter qu’elle se chiffre respectivement chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, température à peine inférieure d’un degré à celle qui est la normale pour ces animaux désengourdis ?