Poursuivons. Parti d’une observation fausse, Buffon en tire des déductions avec une logique rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur sort :

« Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur en comparaison des autres [mammifères], tombent dans l’engourdissement dès que cette petite quantité de chaleur intérieure cesse d’être aidée par la chaleur extérieure de l’air ; et cela arrive lorsque le thermomètre n’est plus qu’à dix ou onze degrés au-dessus de la congélation. C’est là la vraie cause de l’engourdissement de ces animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver : car nous l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauves-souris ; et quoique nous n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang froid comme les autres… »

Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement la marmotte, mais je n’en proclame pas moins que celle-ci a, tout autant que le loir ou la chauve-souris, le sang chaud, en hiver comme en été, à une différence d’un degré près.

Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement des animaux hibernants dure autant que la cause qui le produit et que celle-ci est unique : le froid. Rappelons-nous qu’il fixe à 10 ou 11 degrés « au-dessus de la congélation » le point où la rigueur du temps condamnerait les bestioles au sommeil et qu’il compte en degrés Réaumur ; soyons généreux, comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, du reste, dans les usages de notre temps, mais ne manquons point de noter qu’une température de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de zéro, c’est-à-dire assez rigoureuse, n’empêche nullement le loir de gambader et la chauve-souris de voleter. Entre avril à son début et octobre à sa fin, ce froid, surtout au crépuscule, n’est pas excessivement rare, même dans le Midi ; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 au sommet de la petite montagne que les automobilistes ont à franchir entre Orio et Zarauz, en pays basque espagnol ; mais il ne parvint pas à me transir au point de m’empêcher de voir quantité de chauves-souris chassant dans le ciel limpide et assombri, parmi les branches de la forêt qui couronne la petite montagne.

Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint la chauve-souris européenne à l’hibernation. Dès que l’air du soir est déserté des seules proies qui lui soient permises, elle n’a plus à compter pour subsister que sur ses réserves graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci que sa race s’est instruite à s’immobiliser durant les mois où la vie des insectes volants est comme suspendue ; car tout mouvement est cause de déperdition de combustible, de calorique ; et il faut cependant, sous peine de mort prématurée, que la dormeuse conserve sa température à peu près fixe d’animal à sang chaud ; nombreux sont les cas, nous l’avons vu, où elle n’y parvient pas et succombe.

On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation est à peu près la même que celle des rats des champs et des écureuils, ne sauraient invoquer la famine comme prétexte à leur engourdissement hivernal. Mais il s’agit ici de la chauve-souris et non du loir ; celui-ci est un grand amateur de sommeil en toutes saisons ; et, en revanche, bien différent en cela de notre bestiole, si l’hiver se montre clément, il s’éveille assez souvent et ne manque pas d’aller alors prendre aux environs de son repaire terreux, pierreux ou ligneux une collation substantielle. Il n’est d’ailleurs jamais plus gras qu’aux lendemains de la maturité et de la chute des fruits, des graines, des faînes, des noisettes, des pignes, des châtaignes, et tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir cette graisse que pour se livrer sans crainte et sans remords à sa distraction favorite, qui est de dormir le plus souvent et le plus longtemps possible. Il est un hibernant amateur, un épicurien qui sait organiser sa vie selon ses goûts ; la chauve-souris subit une rude et stricte nécessité. Il est paresseux ; elle est une infirme et une indigente.

Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations ou les sentiments qui pourraient en nous correspondre à ceux qui précèdent, dominent, suivent la torpeur absolue où la chauve-souris est plongée pendant la moitié de son existence ! Seul un homme atteint de catalepsie chronique pourrait probablement avoir une idée exacte de cet état qui n’est ni la vie ni la mort et que ne traverse presque certainement aucune image onirique.

Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il est incontestable que, durant ses courts sommeils estivaux, la bestiole rêve tout comme un chien, un singe ou un homme : on voit alors ses ailes frémir parfois, voluptueusement ou coléreusement, on l’entend même prononcer quelques mots en son langage embryonnaire ; mais, durant la longue torpeur, rien de pareil ne se produit jamais.

Leur insensibilité est alors presque absolue ; une piqûre ne provoque même pas un tressaillement ; les battements du cœur ont la même fréquence qu’à l’état de veille, mais leur intensité est infiniment moindre, comme s’il y avait là aussi une économie de carburant à réaliser. Le mort seule, à son approche, semble les ranimer pour quelques secondes, quand les muscles de leurs pattes n’ont plus la force de maintenir dans la position voulue les menus crochets par quoi elles se suspendent ; j’ai assisté à trois de ces agonies ; chaque fois, la petite bête déploya ses membranes alaires et les agita faiblement, comme pour tomber avec plus de douceur ou enveloppée par elles dans son naturel suaire.