Je préfère ne pas tenter certaines expériences cruelles, d’un intérêt d’ailleurs contestable, et inscrire en lieu et place des observations qu’elles auraient provoquées ici : « Je ne sais et ne veux savoir ». Finissons-en avec les observations de Buffon sur les bestioles hibernantes et admettons qu’il ait été, pour une fois, sérieusement informé, — ce que je crois en la circonstance :

« Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se serrent et se mettent en boule pour offrir moins de surface à l’air et se conserver un peu de chaleur (!)… On les prend, on les tient, on les roule sans qu’ils remuent, sans qu’ils s’étendent ; rien ne peut les faire sortir de leur engourdissement qu’une chaleur douce et graduée ; ils meurent lorsqu’on les met tout à fait près du feu ; il faut, pour les dégourdir, les en approcher par degrés… »

N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon assimile aux loirs, aux lérots et aux muscardins, les chauves-souris et les hérissons qu’il connaît peu, et les marmottes qu’il professe loyalement ne pas connaître. J’ai pris une fois une chauve-souris engourdie dans le creux de ma main et elle s’y est vaguement éveillée pour y mourir. L’épreuve du feu me semble superflue : Buffon doit avoir ici tout à fait raison.

Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver ou de disséquer celles qu’a l’hiver endormies éternellement, pour se rendre compte que leur cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs muscles et leurs os sont réduits à un état très précaire, désespéré et comme inexistant. Chez celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux que demeure tout juste assez de graisse et de calorique pour leur permettre, à la première chasse printanière, de compenser l’effort initial par quelque butin ; en fait, la première sortie est meurtrière presque autant que la torpeur hiémale, et, entre le quinzième et le trentième jour d’un mois d’avril normal, on trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui n’ont pas eu la force ou la chance de subir victorieusement leur résurrection.

Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant dès le début de cette étude que les chauves-souris européennes, condamnées à mort, disparaîtraient à bref délai, dans une vingtaine de mille années, — à moins qu’elles aussi ne passent les mers, ne s’établissent aux environs de la ligne équatoriale, et n’y deviennent partiellement frugivores, comme quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées.

Considérons un campement hivernal d’une trentaine d’individus par exemple : sur ce nombre, il ne saurait être compté moins de neuf à sept couples anciens et plus de treize à onze jeunes filles ou jeunes gens nés de l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en lumière un peu plus loin, les jumeaux et les triplets ne représentent dans la parturition des chauves-souris que des cas presque aussi exceptionnels que ceux qu’on constate dans la façon dont se reproduit la race humaine ; deux tiers des vieux couples passent de vie à mort durant la torpeur ou aux premiers instants de la résurrection ; soit six individus qui, sur dix-huit, demeurent ; adjoignons-leur les treize nouveaux, — bien généreusement comptés, — auxquels ils ont pu donner le jour pendant la belle saison précédente, et voici, total fait, un clan hivernal de trente âmes qui passerait en un an à vingt (au grand maximum), s’il n’était renforcé, à cause de sa commodité et de ses agréments, par des colonies, par des réfugiés ou des métèques, provenant de clans voisins et également décimés.

Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il se passera même pas vingt mille ans avant que les diverses races de petites chauves-souris européennes qui ne se seront pas expatriées, aillent rejoindre celles des poules qui avaient des dents.

III

La constitution défectueuse de la chauve-souris n’est pas la seule cause qui doive provoquer son anéantissement ou son exil prochain ; une autre cause existe : la diminution des insectes ailés et estivaux dans les pays de vieille civilisation, et leur incapacité presque totale à s’accommoder comme séjour d’une ville telle que Paris, par exemple.

Il y aurait, sur la faune entomologique de Paris, une bien curieuse étude à faire, — une de ces études « poussées et complètes » qu’il est si facile de perpétrer sans beaucoup de dérangement. Combien en effet retrouverions-nous en cette ville des insectes que nous offre, à chaque pas, la banlieue, dès qu’elle consent à devenir à peu près campagne ? Infiniment peu. Je ne nie point l’existence ici des poux, des puces, des punaises ; mais ce sont là, tout compte fait, des animaux domestiques. J’ai personnellement éprouvé l’existence des mites dans les divers appartements parisiens où m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y a quelque temps, sous une pierre de son évier, une nichée de cancrelats bien florissante, ma foi ! Un autre, dans un restaurant antique et familier de Montmartre où il m’avait emmené un soir, m’a demandé :