Entre bien d’autres témoignages, qu’il me suffise de citer l’histoire où le déplorable Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle admiration pour ses mérites de plaisantin, comment il trouva des chauves-souris dans sa mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans le lit d’une demoiselle des environs de « la Nouvelle Halle », ou Halle-aux-Blés, sinon en un lieu plus justement décrié encore. A l’époque, le taudis où gîtait Restif était situé dans une partie de la rue de La Harpe qui depuis lors a été démolie ; il nous apprend même qu’il venait de quitter, pour ce nouveau domicile, la rue des Rats… J’ignore où celle-ci se trouvait ; il y a probablement toujours, sur son emplacement, des représentants de la gent à qui elle devait sa dénomination charmante ; mais, ce qui est plus sûr encore, c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe n’offre plus de gîtes hibernaux ou de nids aux chauves-souris.

Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en effet, à provoquer d’abondantes éclosions d’insectes ; la présence de la saleté, de l’ordure et de la putréfaction, toutes choses dont l’eau passe en un certain sens pour être l’ennemie, est, elle aussi, indispensable à l’existence de quantité d’insectes qui sont, à leur tour, indispensables à la subsistance de Noctu.

Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, un nouveau discrédit sur les insectes, qui inspirent à tant de gens des sentiments de répulsion ou de terreur si peu justifiés ; la plupart des insectes coprophages ne le sont qu’à l’état larvaire ; et, pour ce qui est des autres insectes, — les plus nombreux, — je souhaite à beaucoup de mes semblables d’être aussi propres que les fourmis, aussi sobres que les cigales, aussi gourmets que les grillons.

Quant à Noctu… Mais elle a été trop diffamée, et sous des prétextes trop divers pour que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation une plaidoirie véritable, serrée, précise et qui se tienne. Il est incontestable que son exil champêtre désormais presque absolu est dû aux progrès de l’hygiène et de la propreté dans beaucoup de grandes villes ; on peut même assurer que la présence en foule des chauves-souris, le soir, dans les rues d’agglomérations assez importantes, indique des habitations dépourvues du confort moderne, un service de la voirie défectueux et une négligente ou incapable municipalité. D’ailleurs l’absence de Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le goût de la bête pour des endroits malpropres que la parfaite propreté de la ville. Nous savons, hélas ! qu’il y a beaucoup à faire encore avant que toutes les masures du genre de celles où habitait Restif soient démolies, même en des quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de répugnant personnage le brave pêcheur qui se régalera d’une friture capturée aux endroits où le poisson mord le mieux, notamment aux orifices sordides des égouts ?

Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus de chances de se régaler. Que les villes se décongestionnent, que les vies humaines s’étalent au lieu de se superposer à mesure que s’accroîtront la facilité et la rapidité des moyens de transport, que les pays de civilisation ancienne, comme le nôtre, tendent à devenir d’immenses cités clairsemées, et la nourriture ailée deviendra de plus en plus rare pour les chauves-souris sous notre ciel européen.

Comme pour donner un éclatant démenti à tout ce que je viens d’écrire, un bijou vivant, de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur d’émeraude, un minuscule coléoptère dont j’ignore parfaitement le nom, vient de se poser sur la feuille même où ma plume court. Le crépuscule tombe sur ma calme rue parisienne. Le petit insecte hésite un instant, puis soulève peu à peu ses élytres, méthodiquement, et reprend son vol par la fenêtre ouverte à ce qui demeure de lumière… Des moineaux piaillent sur le trottoir.

Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris et qui risque fort néanmoins de périr sans laisser de descendance !


(Ceci est un paragraphe ajouté après coup au présent chapitre…)

Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je l’avoir terminé, en juillet 1921, quand je rencontrai un beau matin Jean Giraudoux ; nous en arrivâmes à parler de mon personnage.