— C’est gentil, les chauves-souris, me dit ce camarade charmant… Sais-tu que je les entends, chaque soir, pousser leurs petits cris dans le jardin qu’il y a sous mes fenêtres ?

— A Bellac ? lui demandai-je.

— Non. A Paris.

Je pensai un instant que ce poète avait dû prendre pour de petits cris de chauves-souris les pépiements d’un pinson ou d’un moineau rêvant. Puis, fort troublé, comme il est facile de le comprendre, — car il persistait dans son affirmation, — je ne lui dissimulai point que j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement qu’il venait de me donner, que je citerais son nom…

— Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, non sans férocité.

Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net ; et voici ce que j’ai constaté, dès le lendemain : des vols de chauves-souris, d’ailleurs médiocrement importants, passent en effet sur Paris en juillet, août et septembre, mais non point aux heures crépusculaires ; il faut que la redoutable concurrence avec les oiseaux n’ait plus à s’exercer et que les globes électriques créent, à la nuit pleine, un crépuscule factice dans lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons et autres bestioles affamées de lumière ; ici, les éclairages intenses jouent rôle de pièges que l’homme — oh ! bien sans le vouloir, évidemment… — aurait tendus en faveur des chauves-souris. Il est à croire que le bruit de cet heureux état de choses, de cette aubaine imprévue s’est répandu, surtout cette année, parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu de la banlieue, et que les plus résolus et les plus misérables d’entre eux n’ont point balancé à venir, au prix de mille peines et probablement par étapes, chercher fortune nocturnement dans les endroits bien éclairés de la capitale.

Je dis : surtout cette année, parce qu’il faut bien convenir qu’elle fut singulière par sa chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le fut par l’abondance de ses eaux. Apollon déchaîné a pris sur nos naïades vieillies une revanche éclatante, et, dans l’une de ces victoires comme dans l’autre, l’équilibre et l’évolution coutumiers des naissances animales ou végétales ont été à coup sûr légèrement bouleversés : durant que j’ajoute ces lignes à ce chapitre, les marronniers des boulevards, dont les feuilles étaient tombées cet été, ont hasardé dès septembre d’imprévues floraisons et de nouvelles feuilles ; voici octobre, et les journaux annoncent que, dans certaines régions françaises, la race des hannetons s’y est trompée, qu’on en ouït qui bourdonnent le soir autour des frondaisons intempestives ; dès lors, quoi d’étonnant que, des berges de La Seine ou des bassins des squares parisiens, se soit élevée hors de saison une génération supplémentaire de vies ailées, pâture inespérée pour Noctu et bénie d’elle ?

Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne m’étais jamais trouvé à Paris en août ou du moins n’avais fait que traverser cette ville à pareille époque. Puisse cet aveu montrer les difficultés de l’observation dans les études naturelles, et combien celui qui s’y adonne serait présomptueux de croire qu’il a tout dit, et de s’estimer exempt d’erreurs. La vérité est comme un bloc dissociable à l’infini et dont chaque parcelle demeure souvent étrangement obscure, quelque scrupule que l’analyste ait apporté à son labeur.

Méthodiquement, je ne puis donc affirmer qu’en l’août de l’an dernier, qu’en l’août de l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions nocturnes de chauves-souris, du genre de celles que j’ai constatées cet août-ci en divers endroits de la capitale ; mais je crois pouvoir affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment reste exact, que les chauves-souris ne nichent plus et n’hibernent plus dans Paris, que la chasse crépusculaire leur est demeurée ici, cette année, interdite en plein été comme au printemps.

Que l’on comprenne bien la situation : en août, les petits sont élevés, capables de voler de leurs propres ailes et de gagner leur vie ; l’existence familiale au creux du vieux mur et du vieil arbre ne s’impose plus, du moins régulièrement, même pour les époux. Il est tout naturel, il est même logique que ceux-ci renoncent aux douceurs du home, puisque la vie est dure « et qu’il y a à faire ailleurs »…