Notons ou rappelons en outre que, même aux champs, il est des veufs ou des veuves qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits vagabonds, gîtant où ils se trouvent, à la première branche venue, à la belle étoile ; celles des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient peut-être de cette caste, ou représentaient des fragments de ménages dissociés parce qu’ils se trouvaient sans travail dans leur pays : pays lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez lointain pour que la fatigue nous conseille de n’y point retourner quotidiennement et de loger à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques, — à l’hôtel, c’est-à-dire dans le clocher d’une église ou parmi les branches du jardin qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.

Ami Jean, loin de te dédier ici une note comminatoire, tu vois, je te fais amende honorable. Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson rêvant et, sans le savoir, tu m’as rendu un grand service : celui de me fournir une transition plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver aux propos qui suivront ceux-ci.

Ce que j’ai appris là montre en effet que Noctu, promeneuse et travailleuse « entre chien et loup » aux champs, au village, dans les petites villes et même dans la plupart des grandes, sait, dans Paris, s’adapter au noctambulisme, au repos en des gîtes de fortune, qu’elle profite de cette lumière artificielle qui n’intéresse pas les animaux domestiques, qui terrorise les fauves grands ou petits et dont les oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces n’ont que faire. Changer ses mœurs selon sa condition ou son rang, ses genres de travaux et ses modes de gagne-pain, selon les latitudes, les heures et les jours, voilà, me semble-t-il, qui, plus encore que les organes artificiels, l’intelligence ou la raison, caractérise et distingue l’hôte le plus encombrant de la planète Terre : l’homme. Or, comme il avait été dans mon plan, dès le début, de bien marquer à présent le cousinage de l’homuncule-volant et de l’homme.

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LIVRE VI
NOCTU DIFFAMÉE ET RÉHABILITÉE

I

Si la fantaisie me prenait ici de relire divers anciens, et notamment Pline le naturaliste, je pourrais probablement rapporter que le foie de la chauve-souris desséché et mis en poudre est un électuaire certain contre la toux et les maux de dents, — ou quelque chose d’approchant. Qu’on se garde bien, au reste, de croire que je me gausse du vieux Pline en m’exprimant de la sorte. Ses livres d’il y a deux mille ans nous font sourire, mais que diront des nôtres les savants, officiels ou non, dans deux cents ans ? Dans deux cents ans ou moins, car ce que quelques nigauds appellent couramment le progrès va si vite en notre temps, qu’il court maintes fois trop fort, risquant ainsi de sortir de sa voie logique. Et j’ajoute que les remèdes de Pline avaient du moins le mérite d’être inoffensifs, si dégoûtants qu’ils nous paraissent parfois. On ne saurait jurer que l’innocuité des préparations pharmaceutiques dont le suffrage universel tolère la préconisation dans les grands quotidiens est égale à la leur.

Si je voulais montrer ici quelque érudition je passerais en revue tous les auteurs qui ont parlé de mon homuncule-volant, depuis que l’humanité a cru nécessaire d’inventer l’écriture. Je me contenterai d’en citer deux, non point que je trouve à leurs dires le moindre intérêt en ce sujet ; mais, puisque j’ai pris parti contre les méthodes qu’emploient trop souvent les spécialistes des sciences naturelles, et surtout contre les excès de l’information de seconde main ou livresque, je m’en voudrais de négliger un détail qui prouve que le mal est excusable, en ce sens qu’il ne date pas d’hier.

Aristote de Stagire, qui ne saurait passer pour un farceur, affirme en substance dans l’Histoire des animaux que les tourterelles (trugones) n’aiment pas de fréquenter durant le jour les lieux que mes personnages hantent le soir. En conséquence de quoi, à peu près cinq cents ans plus tard, Oppien d’Anazarbe (ou d’Apamée), dans le premier chant de ses Cynégétiques, conseille aux chasseurs friands de tourterelles de ne point perdre leur temps en des bosquets où les chauves-souris sont fréquentes quand la nuit tombe, « parce que l’oiseau cher à Aphrodite s’écarte des asiles de l’oiseau mortuaire et sinistre »…

Il existe mieux, pour un homme gourmand de gibier, que la chair des tourterelles ; je ne dédaigne cependant pas celle-ci, et, surtout j’aime la science, ou l’art, qu’Oppien célébra en vers à la fois ailés et solides, délicieusement purs et archaïques pour son temps. Mais force m’est de confesser que, durant quatre années de suite, chassant la tourterelle près d’Hossegor, j’ai toujours loué à la municipalité la même place de chasse, selon la coutume locale, et que ladite place était sise aux abords d’un bas-fond marécageux, survolé par des nuages de moustiques et d’autres bestioles — ce qui était cause que, dès le crépuscule, l’endroit devenait comme le rendez-vous de toutes les chauves-souris du canton. C’était pourtant l’heure où nous rentrions, mes amis et moi, avec des carniers, ma foi, bien honorablement garnis en général.