Mais, après tout, j’ai peut-être tort quand j’accuse Aristote d’avoir répété ce que lui racontaient les bonnes gens de son époque, et Oppien d’avoir pris dans ses lectures son autorité ès-sciences cynégétiques. Il est possible que, depuis vingt siècles, un accord se soit établi entre chauves-souris et tourterelles, lesquelles avaient des raisons de se détester aux temps où mes vieux auteurs parlaient d’elles comme je viens de l’expliquer.
Il se peut encore, conformément à un principe un peu plus haut rappelé à propos de Fabre de Sérignan, que vérité à Stagire, à Apamée ou à Anazarbe, soit erreur en Gascogne…
Jusqu’ici, nous n’avons néanmoins vu Noctu sérieusement accusée que d’être un « oiseau » mortuaire et sinistre, digne d’être voué à l’exécration des hommes qui chassent un des oiseaux chers à Vénus, un de ceux, (bien ennuyeux quand on en possède quantité sur son toit ou dans ses volières), qui ne savent s’exprimer que par roucoulements.
Mortuaire et sinistre. Là commence véritablement le débat que je me propose d’élucider et où je voudrais bien exposer mon avis avec brièveté et modestie. Les épithètes injustes et désavantageuses que l’antiquité défaillante infligeait déjà à Noctu, n’ont nullement été endommagées ou submergées par les houles des invasions et les remous des siècles ; elles me représentent des bateaux, — au sens familier du mot, — qui ont tenu bon contre ces houles et ces remous.
Dès le moyen âge, « l’oiseau » mortuaire et sinistre devint la monture obligatoire des sorcières. Mais, plutôt que d’entreprendre ici un développement de puérilités historiques dépourvu d’intérêt pour les amis des chauves-souris, aussi bien que pour les gens qui sont effrayés par elles, je préfère rapporter quelques exemples de ce qui m’a été conté à leur propos depuis le temps où j’ai été capable d’entendre et de comprendre. Je ne parlerai que de mes interlocutrices ou de mes interlocuteurs sincères et sûrs de pouvoir jurer devant Dieu qu’ils n’inventaient rien.
Or, nous vivions déjà au XIXe siècle.
La vieille Gibracque habitait sur la route du cimetière, à cinq cents mètres au nord du jardin du vieux Pile. Les voisins prétendaient qu’elle descendait d’une génération de sorcières, et je me serais bien gardé de contredire à cela, parce que je n’avais pas quinze ans, qu’elle en avait quatre-vingt-dix à peine, et qu’elle commençait à croire à ses propres contes dans le moment où, sans rire d’eux et sans les nier, je me plaisais à en discuter avec moi-même critiquement. Je connus ainsi que le ciel, en plein jour, était plein d’énormes chauves-souris, invisibles à cause de leur couleur de ciel et de soleil, et que c’étaient celles-là qu’employaient les sorcières pour aller de nuit retrouver leurs pareilles en tel ou tel lieu sinistre et décrié. Quant aux chauves-souris que voyaient les yeux du commun des hommes au crépuscule, elles n’étaient que les ombres diminuées des véritables chauves-souris à l’usage des sorcières, et qui sont, elles, couleur de soleil et de ciel.
Les opinions de la Gibracque avaient du moins le mérite de quelque fantaisie, de quelque poésie. J’en connais bien d’autres aussi peu justifiées et infiniment plus prosaïques : ainsi, dans la Mayenne, la chauve-souris passe pour n’aimer à voler tout près de nos têtes que dans le dessein bien arrêté de nous donner des poux ; le pire, c’est qu’il arrive parfois à la malheureuse bestiole, par suite d’une glissade aérienne maladroite, de s’accrocher à une chevelure féminine, et cela signifie alors, non plus seulement intention d’infliger aux crânes humains de sordides parasites, mais, selon les villages, amoureux désastres pour la victime de l’agression, ou mort dans l’année.
La mort n’a pas nécessairement lieu dans l’année pour la victime de l’agression, mais elle survient, en général, pour la chauve-souris, dans la minute.