Un peu plus à l’ouest, dans la Bretagne non encore bretonnante, dans la Bretagne des « Gallos », j’ai entendu, à Dol, un mécanicien de la marine en retraite me raconter que les vampires des contrées équatoriales n’étaient rien, au point de vue de la malfaisance, en comparaison avec les chauves-souris de chez nous, « auxquelles nous n’attribuons pas d’importance parce qu’elles sont toutes petites, mais qui ne s’en attaquent pas moins aux hommes lorsqu’ils ont l’imprudence de dormir les fenêtres ouvertes… » Il ajoutait qu’elles ne tiraient évidemment pas beaucoup de sang de nous et que nous ne nous en apercevions pas, — justement à cause de leur peu d’importance, — mais que leurs visites nocturnes, ces bêtes étant venimeuses, nous valaient des boutons, des clous, et autres vilaineries… Le bonhomme était atteint de furonculose et surtout d’un penchant à la bistouille qui provoquèrent sa mort peu après. Encore un crime à l’actif des chauves-souris !
Dans les Landes, j’ai appris d’un aubergiste dont l’établissement est situé au bord d’un étang (plutôt herbu et vaseux) d’eau douce, que c’étaient des ailes des chauves-souris que tombent les « microbes », — cet homme n’est pas dénué de culture et lit le journal, — les microbes qui donnent les mauvaises fièvres à sa petite famille et à lui. Voici donc Noctu, avide de détruire les causes du paludisme, qui devient néanmoins responsable de ce fléau !
L’instruction primaire obligatoire, ou considérée comme obligatoire, a pourtant révélé aux masses urbaines ou rurales que la chauve-souris est un insectivore et qu’il est peu recommandable de crucifier cet animal non seulement inoffensif mais utile, sur les portes des granges ou en d’autres lieux. Le même enseignement a révélé également à la foule l’existence des microbes, mais voyez donc un peu où la foule va les nicher et de quelle façon elle comprend qu’il faut contre eux se mettre en garde ! Ici n’est pas le lieu de critiquer une méthode d’éducation qui fait presque uniquement appel à la mémoire, et néglige le raisonnement, à quoi son incohérence même la rend inapte ; et, d’ailleurs, l’instruction primaire obligatoire aurait-elle seulement fait passer de mode la crucifixion des chauves-souris, que ce serait déjà un résultat devant lequel je m’inclinerais volontiers.
Je m’incline donc, car cette mode est, en effet, sur le point de disparaître. Il y a une vingtaine d’années, quand les hasards des vacances, ou les vagabondages dont j’ai toujours été féru, m’amenaient en Gascogne, en Bretagne ou en pays basque, je voyais assez souvent mes bestioles plus ou moins habilement suppliciées en des lieux champêtres, clouées contre du bois vivant ou mort, momifiées fragilement et déjà friables comme lorsque c’est d’inanition qu’elles trépassent, dans l’hivernale demeure. Mais, déjà, lorsque je questionnais les gens du lieu sur les raisons d’une aussi barbare coutume, ils se montraient assez peu catégoriques.
Loin de votre esprit, Paul Irubure d’Ustarritz, étaient les traditions qui valurent à une certaine dame Jacaume d’être brûlée publiquement à Bayonne, en 1332. La dame habitait Urt, et le procès-verbal de l’affaire, à moi communiqué par un ami qui en possède bien d’autres plus curieux encore, témoigne qu’elle se défendit comme une belle diablesse, et ne dut sa mort dans les flammes qu’aux témoignages de voisins affirmant une affluence vraiment exagérée de chauves-souris autour de sa maison et de son clos. Paul Irubure, lorsque je vous demandai, en souriant d’un air complice, pourquoi vous ne manquiez pas, chaque an, de clouer une chauve-souris contre votre porte principale, au-dessous d’une plaque où était inscrit le nom d’une compagnie d’assurance, vous me répondîtes avec cet air d’autorité sombre et placide à la fois, qui est l’apanage des Basques pur sang :
— Parce que ça éloigne le malheur.
En d’autres pays ou pour d’autres personnes, cela éloignait le tonnerre, cela préservait les meules de la foudre et les vignobles des grêlons, cela empêchait les enfants de naître avant terme, cela sauvegardait les bestiaux des maladies ou les chrétiens du « mauvais œil »… Ne retenons que les raisons de Paul Irubure, à titre d’exemple : Ustarritz n’est pas loin d’Urt ; et si, au sud de l’Adour, l’affluence des chauves-souris autour d’une demeure suffisait, jadis, pour convaincre un homme ou une femme de sorcellerie et la faire périr par le feu, mieux valait en effet montrer qu’on n’était pas l’ami de ces sataniques bêtes. Paul Irubure, comme le pâtre cévenol de José-Maria de Heredia devant le vase libatoire et la patère dont il ignorait le sens, faisait « malgré lui, le geste héréditaire… » Il y eut sans doute beaucoup d’affaires du genre de celle qui entraîna la mort prématurée et déplorable de la dame Jacaume, aux débuts des habitudes que nos populations rustiques avaient prises depuis des siècles de martyriser les chauves-souris.
Plus raisonnable était, en vérité, le dernier en date des bourreaux de Noctu connus de moi, un hôtelier des bords de la Marne, qui, un peu avant la guerre, comme je lui posais la même question qu’à Paul Irubure, me répondit d’un ton jovial :
— Parce que ces animaux sont vraiment trop mal fichus et ont une trop sale figure.