Il n’avait pas prononcé « fichus », ni « figure », du reste. Je ne suis pas de son avis ; j’estime que Noctu est un merveilleux petit bijou de soie ou de velours, et que son vol, en outre, fera grandement défaut aux crépuscules terrestres, quand il en aura été pour jamais effacé. Mais tous les goûts sont dans la nature et, ce que je voudrais discerner ici, c’est l’origine, dans l’esprit de mes semblables, de ce sentiment d’horreur, de répulsion ou d’effroi qu’une innocente bête leur cause.
Physiquement, la figure des chauves-souris est comme une miniature de celles des chiens ou des singes ; une variété, la chauve-souris dite « fer-à-cheval », présente au niveau de son nez une excroissance de chair d’un effet esthétique qui, je l’accorde, n’est pas très heureux ; mais ne sont-ce point justement des difformités faciales du même genre qui nous rendent tels dogues ou bouledogues si sympathiques ?
Au reste, il ne s’agit point ici, je le répète, de vanter le physique de cette amie… Tous les gens n’aiment pas le genre de beauté des dogues ou des bouledogues, et c’est pour cela que mon hôtelier des bords de la Marne est, selon moi, plus raisonnable que les autres tortureurs de Noctu. En revanche, qu’y a-t-il à l’origine des légendes qui la firent traiter par Oppien d’oiseau mortuaire et sinistre, et qui plus tard valurent le bûcher à une dame soupçonnée d’avoir pour cette race quelque attrait ?
Je pourrais ici flâner longuement dans le domaine mal clos de l’humaine psychologie, jongler gravement ou fantaisistement avec de plus ou moins brillantes hypothèses. J’aime mieux n’en énoncer qu’une : Noctu est une anomalie ; elle est malheureuse ; sa race est condamnée à mort ; c’est, dès lors, presque instinctivement que nous crions haro sur cette œuvre manquée de notre mère commune ; tout se passe comme si une auto-suggestion peut-être perverse, peut-être effroyablement lucide, nous remettait plus ou moins consciemment, quand nous considérons l’homuncule-volant, en présence de cette idée que nous ne sommes pas si « réussis » nous-mêmes, que nous avons été forcés d’inventer le feu et bien d’autres choses encore, qu’il n’y a pas tellement lieu d’en concevoir de la fierté : et un malheureux trouve toujours un plus malheureux que lui pour le torturer ou en médire.
J’ai exprimé, pour des raisons différentes, dans un précédent livre, des sentiments et des idées qui me semblent être encore en leur place ici. Je dépeignais Mes Landes dans le temps que les pins ne leur avaient pas apporté la salubrité et la richesse. Alors, de la Gironde à l’Adour, aux environs des chapelets d’étangs que l’Océan, en se retirant vers l’ouest, a laissés derrière lui comme des marques de ses pas, la plaine s’étendait à l’infini, toute mouchetée de marécages. Dans leurs eaux glauques et ternes, — pluies mortes que de minces couches d’argile, s’étageant dans le sable, éternisaient à la surface du sol, — grouillaient des sangsues, richesse naturelle à peu près unique du pays en ce temps-là, d’énormes couleuvres noires et or, et les miasmes des fièvres malignes. Une race maladive, parcimonieusement disséminée sur l’immense territoire, pratiquait l’élève des troupeaux, se nourrissait de bouillie de maïs, s’abreuvait d’eau malsaine…
« L’humanité », ajoutais-je, « n’est pas précisément charitable, et c’est de sa part une tendance naturelle de considérer les malheureux comme des coupables frappés par la justice divine… »
D’autres avaient dit cela avant moi et il fallait vraiment avoir aussi peu de bon sens que ce grand enfant de Jean de La Fontaine pour décréter que malheur est synonyme d’innocence. Aux yeux de leurs voisins privilégiés des riches vallées de la Garonne, du Gers, de la verdoyante Chalosse et du pays basque, les véritables Lanusquets, les Landais des vieilles Landes, passèrent longtemps pour des êtres impurs et maudits, rarement baptisés, et qui avaient sans doute le pied fourchu. Quant à la Lande elle-même, c’était une terre d’effroi, hantée de maléfices, et il n’y avait point de diabolique prodige qu’elle ne réservât aux gens assez téméraires pour s’y aventurer.
En tout cas, un vieux paysan de Mugron-en-Chalosse, avec qui j’ai beaucoup conversé, m’apparaît aujourd’hui encore comme la preuve jusqu’à nos jours gardée d’un pareil état d’esprit. Dieu ait l’âme de Peire Balsamet, qui dort à présent sur une colline des bords d’Adour, dans un joli cimetière ensoleillé où, l’automne venu, les bleus genièvres contiennent chacun un merle noir, comme un fruit translucide ferait son noyau. Peire Balsamet était véritablement un reliquaire de récits et de contes. Ayant voyagé en chemin de fer et vu Bordeaux, il considérait, bien entendu, ces contes comme des sornettes. On l’eût fortement étonné en lui expliquant qu’ils étaient, en un certain sens, aussi vrais que possible.
Un de leurs principaux héros, dénommé Jean Tranquille, était arrivé, après diverses aventures extraordinaires, dans un pays dont un dragon au souffle empesté gardait l’entrée. Passant outre, il avait contemplé les plus effrayantes merveilles, et des géants hauts de quinze pieds, et « la ville bâtie dans le ciel » ; il avait rencontré des êtres affreux, au langage à peine humain, et revêtus, non d’habits de chrétiens, mais de poils de bêtes… Voilà ce que devenaient, au temps jadis, les Landes et leurs habitants dans l’imagination naïve des gens qui les avaient vus de loin ; car, vous l’avez bien compris, c’était dans les Landes que Jean Tranquille avait été entraîné par son amour des aventures, sans que celui qui racontait, après tant d’autres, ces aventures, s’en doutât. Le dragon au souffle empesté ? La fièvre. La ville bâtie dans le ciel ? Un mirage comme en devaient produire assez souvent les jeux de la lumière au-dessus des immensités plates. Les géants ? Des bergers sur leurs échasses. Les êtres velus ? De pauvres diables affublés de peaux de bêtes.
Quant à leur langage, pour que Jean Tranquille le jugeât à peine humain, il suffisait qu’il ne fût point tout à fait semblable au dialecte de son hameau.