Cependant, je me vois contraint d’avouer que, devant ces singes piteusement encagés, je n’ai guère eu l’impression nette de mots proférés et de conversations poursuivies. Il m’a semblé d’ailleurs que leurs « discours » s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour injurier ceux-ci ou quêter d’eux une friandise ; j’ai remarqué en outre que ces discours consistaient uniquement en stridulations gutturales, syllabiquement intranscriptibles, qui variaient d’intensité ou d’insistance selon le degré de fureur ou de gourmandise, et aussi selon les individus, fussent-ils de même race. Or on ne saurait pourtant parler de langage, là où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux, leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs de défi ou de joie, à des invitations à la bataille ou au jeu ; en va-t-il différemment chez les chiens et quantité d’autres quadrupèdes mammifères dont les idiomes respectifs se réduisent à deux seuls mots d’une ou deux syllabes, et dont les dictionnaires respectifs sont complets quand on a transcrit, par exemple, miaou ou ouah, pfutt ou rrroû ?
Une fois seulement, il y a environ quatre ans, au Jardin d’Acclimatation, j’ai été assez curieusement troublé, — vous en souvenez-vous, Franz Toussaint ? — devant la cage où, sans regarder personne, sans regarder même son épouse en train d’allaiter le plus attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le malheureux père, ai-je dit, ne nous regardait pas ; il regardait ses paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts de son autre main, comme s’il se fût agi de marquer la mesure et le rythme auxquels il entendait qu’obéissent ses paroles ; contrairement à ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura relativement longtemps, — de trois à cinq minutes… Et je ne pouvais m’empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce que dut être la première élégie du premier poète, car il était impossible de ne pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu.
Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la possibilité là où manqueraient absolument les mots.
Peut-être, dans l’humanité elle-même, le monologue, l’expression lyrique et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue courant, la conversation utilitaire. J’ai donc connu un chimpanzé qui était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je n’ai jamais vu ou entendu des singes causer entre eux, au sens que nous donnons à ce mot quand il s’agit de nous.
Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils vivent en liberté, par couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j’envie les explorateurs ou les savants qui sont allés se faire sur place une opinion pour ou contre le réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres capables de parler, ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un nid de chauves-souris, qu’ils aient la patience d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.
Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront pas.
Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables : ces pauvres gens, désœuvrés malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu’ils peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de chaleur interne ; mais, surtout quand l’enfant va naître ou est né, trop d’espoirs, trop d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs frêles cœurs ; et, dès trois ou quatre heures de l’après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres de leur langue.
A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence ; discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s’il n’était pas là, et ne s’occupent guère plus de lui, s’il sait ne point bouger et se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d’insectes à point.
Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu’à distinguer une cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n’ai guère catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauves-souris, qu’une douzaine de sonorités différentes. Mais, différentes, ces sonorités le sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des circonstances assez précises et définies pour qu’une ébauche de traduction devienne ici possible.