Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la colère ; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la peur, car elle serait aussi celle de la tendresse ; d’ailleurs, que peur et tendresse se confondent dans l’âme des homuncules-volants, cela paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement chérir ?
Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature ataviquement affamée, c’est que la sonorité par laquelle elle exprime la faim, demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, la plus distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l’ordre quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris inconnue qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement le même discours ; celle-ci l’adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à l’horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus, par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu’il est assez subtil pour juger comme la bestiole qu’une certaine paresse est préférable à de pauvres et vains labeurs… Mais, que le mot de la faim soit prononcé à l’adresse du ciel ou du géant, il est le même chez toutes les noctuelles par moi observées, — libres, demi-captives ou captives, et à peine plus prolongé chez les ratons-volants, — et à peine raccourci et plus gravement émis chez les roussettes.
Quand c’est en naviguant sous le ciel que Noctu et ses cousines le répètent, il s’accompagne parfois d’un autre mot, très différemment modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, soit d’un avertissement, — invitation à ne pas s’écarter ou à rentrer au gîte, signalement d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un ami, a manquée et qu’il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement fuir. — Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez jamais sur les babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il faut bien admettre ici, jusqu’à un certain point, cette fixité et cette stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d’un animal.
Série rudimentaire : douze sonorités en tout, à une ou deux unités près !… Mais que l’on relise cette émouvante Histoire des Voyages, chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où sont relatées toutes les expéditions maritimes qui, du commencement du XVIe siècle à la moitié du XVIIIe, contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et à diminuer l’étendue du domaine que l’homme considère comme son fief. Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à l’enseigne de la Bible d’or, Paris ; seize gros volumes dont l’édition, après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie jusqu’au XXe par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, puis par Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était peut-être, en somme, d’origine britannique, — car c’était l’époque où la France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice des mers et son empire colonial…
Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et que je ne me lasserai probablement jamais de relire ! On y trouve de ces descriptions nues et saisissantes, comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveilleusement neufs ; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore anonymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent leurs usages, Indiens… Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses pour les sages d’aujourd’hui que ne l’étaient alors les « Indiens » pour les beaux aventuriers du monde ?
Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Patagonie, en bien d’autres lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou ironiques, des phrases comme :
« Il ne paroît point que le parler des gens de ce pays comporte plus de cent mots, et encore, selon les accents qu’ils y mettent ou la plus ou moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins de donner un échantillon de leur langage : ainsi turo signifie nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c’étoit le beau temps qui leur apportoit la nourriture… »
Ceci est noté dans le relation du voyage de Kolben au pays des Hottentots (1713). Cet explorateur hollandais avait fait un long séjour dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, que « la prononciation des Hottentots est accompagnée de tant de vibrations, de tours et d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un bégayement aux oreilles des étrangers… Il est fort difficile, et peut-être impossible, pour un étranger d’apprendre jamais leur langage… »
A l’encontre de la plupart des gens de me génération, je suis assez fier d’avoir été jadis fort en grammaire, et même fort en thème ; cette vertu peu fréquente prépare des joies tranquilles, inattaquables, dont on peut être assuré pour toute une vie, et qui vous valent dans le secret du cœur mûri de bien savoureuses satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à ce que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, d’établir, un jour dans l’avenir, un lexique et peut-être même une syntaxe de la langue qui lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille tentative serait puérilité de ma part.