Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la difficulté, non pas tant de l’interprétation que de la transcription d’une sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots de race pure eux-mêmes, s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait pas d’un jeu de voyelles truquées et de consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans la plupart des graphies humaines ; il faudrait tout un système de notations, tenant compte de la quantité et de l’acuité ou de la gravité du son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien à l’écriture musicale ; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d’explications, de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l’étude serait sans intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j’aime mieux la signaler à la curiosité des autres chercheurs que l’entreprendre moi-même.
Pourtant, puisque Kolben eut le courage d’écrire le mot turo, à propos du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage, il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le langage de Noctu.
A titre d’échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase, qu’on peut sans hésiter traduire en français par j’ai faim, s’imprimerait approximativement chez nous par : M’vrou-ou-ik ; à noter que m’vrou est une syllabe longue, ou, une syllabe très brève, et ik, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux autres. J’ai très faim, se dit en répétant deux fois la phrase, plus rapidement. Je meurs littéralement de faim s’exprime en ajoutant les m’vrou-ou-ik aux m’vrou-ou-ik, mais avec une telle volubilité qu’ils sont alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.
Je pense que cet exemple suffit. Quoique j’aie avoué plus haut tout ce qu’il y a nécessairement de puéril et d’imparfait en de telles notations, — qu’il s’agisse de chauves-souris ou de singes, — je ne regrette pas de m’être laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c’est par le redoublement ou la répétition du mot que s’exprime l’énormité ou la quantité considérable de l’objet, comme aussi l’intensité du sentiment ; redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans doute le comparatif, dans ces frustes grammaires.
Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques jusque dans notre parler à nous.
Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais, bambara, pour qui « y a bon », n’était guère qu’une simple formule de politesse, mais qui, lorsqu’il s’agissait d’une satisfaction de qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à l’infini, avec une volubilité qui croissait selon l’agrément du vin ou la gravité de sa soif.
Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage d’un adverbe comme très, qu’il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme de bon. Au terme de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir de lui, c’était qu’il exprimât son contentement par : « Y a très très très… » Pure courtoisie de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte qui m’était spécial et auquel je semblais tenir… Mais, du moment qu’il employait l’adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet d’un pléonasme ridicule.
III
Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers Noctu en son ménage.
Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des interlocuteurs.