J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules. L’art du vol est inné chez le bébé ; et l’adolescent, ainsi que je l’ai noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.


D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux épaules d’une autre ? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le mammifère volant, agit de même.

A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point ; car la pudeur, dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai signalée dans Vie de Grillon.

« La pudeur », écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France, « est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété… »

Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti, recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage, aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que sournoisement.

L’humanité de Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est d’autres constatations que je tenterais de la dégager.

Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables. Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur ; j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses ; mais, de ce que Noctu est soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous atteignent à notre tour ? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à l’espèce humaine ?…

Adieu, petite sœur ailée et malheureuse !

LIVRE VII
L’ADIEU A NOCTU