I
Adieu Noctu !
O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui sembles porter d’avance le deuil de ta race au delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois te dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore et toujours mes Landes, et le beau presbytère campagnard où m’accueillit, il y a quelques jours, un grand poète trop modeste, ami entre les amis. Où pouvais-je mieux me désassocier des pensers et des sentiments parfois très lourds que la connaissance de ton sort m’a fait subir, durant que je tentais de raconter telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux enfantins ou virils ?
Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé d’écrire ton histoire ! Qu’en sera-t-il ? Que saura-t-elle indiquer, en fait de connaissance d’eux-mêmes, aux hommes, — et surtout à ceux des hommes qui, plus riches de loisirs et de science que je ne le suis, relèveront mes omissions et peut-être mes erreurs ?… Je ne crois pas m’être trompé sur ton compte, mais je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et d’en avoir rejeté de parti pris d’autres, sur lesquelles j’étais mal fixé moi-même, ou qui eussent risqué de passer, dans le monde des instituteurs de sagesse, pour de la fantaisie, de la poésie, de la légende, du roman.
Et pourtant…
Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque vie encore m’est prêtée, parce que j’ai la sincère persuasion que toi-même et les autres bêtes avez de précieux renseignements à m’apprendre, à nous apprendre.
Voici un soir si beau que je sens ma plume inégale à s’emparer de lui. Noctu tente ses premiers ballets aériens, précurseurs de la retraite hivernale. Et ici se présente un cas particulier que je ne saurais élucider dès à présent. Encore une omission ! Tant pis, et que ma sincérité jaillisse de ce que je viens d’écrire !
L’année 1921 a été exceptionnelle au point de vue chaleur et sécheresse. Octobre à son milieu est plus orageux et brûlant qu’août en son éclat ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes amies ailées qui n’ont guère envie d’hiberner, ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce pays-ci, les insectes dont elles peuvent se nourrir, plus vieux, ou plus heureusement évolués qu’elles, sont à peu près tous morts, tranquillement, — ou meurent. Le soir bleuit le pré devant lequel j’achève ce livre, en face d’un clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine tus que Noctu, Raton-volant et Roussette circulent fiévreusement, à la poursuite des très rares proies dont la conquête est une vertu. Dans la génération à venir, dans celle qui sera capable de se réveiller au printemps prochain, de produire ou de naître, quelle hécatombe ! Que de manquants et de manquantes à l’appel, quand reviendra la saison où Aphrodite ressuscitera Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir, regagneront les fissures des vieux murs ou les trous des vieux arbres voisins, le ventre à peu près vide, en se demandant peut-être pour quel crime elles sont ainsi torturées ?
Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont, en outre, tant de traits humains, pourquoi une mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi, serait-elle déniée ? Imaginons-les comptant leurs morts au printemps prochain, et faisons un retour sur nous-mêmes, sur des années qu’un « soi-disant » progrès nous autorise à juger exceptionnelles.