Le marquis Sulpice avait déjà eu trois fils de sa nouvelle femme trois ans après les noces ; celle-ci était une fort belle personne, dodue et bonne vivante… C’est-à-dire que la pauvre Ève n’avait guère plus de tombeau dans le cœur de son père qu’en terre chrétienne. M. d’Escorral était redevenu ce qu’avaient été de tout temps les marquis d’Escorral, dont il représentait, je l’ai dit, le type parfait. Et les chasses à Castelcourrilh, quand revenait le Prince Automne, étaient comme toujours joyeuses et mouvementées.

Ce fut Sulpice d’Escorral qui trouva le seul moyen décent de guérir ce bon M. de Fontès-Houeilhacq de ses prétentions excessives au sujet de la justesse de son tir. Il avait, le cher homme, des imaginations si réjouissantes ! Il nous mit, bien entendu, au courant de son dessein. Voici : devant M. de Fontès-Houeilhacq à l’affût, il simulerait le sanglier en bondissant à quatre pattes dans un fourré ; on laisserait le chasseur tirer tout seul, et la bête, éclatant de rire à son nez, lui prouverait qu’il manquait son coup quelquefois :

— Vous comprenez, j’ai garni sa giberne de cartouches à blanc, criait Sulpice rutilant de joie… Ah ! Ah !… Et puis, y aurait-il des balles dans les cartouches, je me sentirais encore bien tranquille !

Ce programme fut exécuté à la lettre. Le sanglier improvisé bondit dans un fourré à cinq où six mètres du chasseur qui tira au jugé, — et le tua.

Le matin même, M. de Fontès-Houeilhacq, ayant épuisé sa provision de cartouches, en avait pris, sans crier gare, d’autres qui n’étaient pas pour rire.

Ce fut un bien douloureux événement. Ce qui nous consola, dans la mesure où l’on peut se consoler de pareils malheurs, c’est qu’en attendant la majorité du nouveau marquis d’Escorral, un sien cousin, tuteur dudit marquis, était parfaitement capable de conduire lui-même les chasses.

Quant à M. de Fontès-Houeilhacq, il vit encore. Il frise gaillardement la centaine. Mais, par un sentiment de délicatesse bien naturel, il ne chasse plus.

Toulouse-Hossegor, 1917

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN

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