Noun te calgue desboudenfla !…
Ce ne fut qu’un quart d’heure plus tard que nous parvînmes à lui faire entendre ce qui s’était passé. Ce fut assez difficile, parce que les événements les plus naturels, quand ils secouent trop durement les sensibilités et les intelligences, ressemblent à des hallucinations dues aux manœuvres d’un magicien stupide, à de mauvaises farces dont on préfère rire, parce que l’on se sent supérieur à elles.
C’est ce que je fis, sur le moment, paraît-il. Florent, lui, sanglotait doucement. Le félibre Hector croyait encore qu’on se gaussait. L’abbé Fiste s’était agenouillé à trois pas d’un petit tas de choses encore ardentes et priait silencieusement. Qui priait-il ? Dieu ? ou l’AUTRE ? ou les Autres ?…
Moi, je pensais, durant les quelques secondes qui suivirent, avant qu’on eût tout à fait compris et qu’on se fût décidé à m’entraîner ailleurs, à m’entraîner doucement, très doucement :
« C’est drôle comme cela peut tenir peu de place sur un coin banal de la terre, un corps qui fut tant de plaisir qu’il m’eût dégoûté du bonheur ! »
Il me semble que mon histoire est finie. Elles sont deux, maintenant, à m’attendre au fond de Clarecrose. Est-ce que la vie que j’ai décrite continuera là-bas ? Je le crois fermement. Je crois qu’il y a un château à rebâtir pour Ève et moi, ailleurs ; des voluptés pour Noelle et moi que nous ne pourrons connaître que dans un monde autre que ce monde, lequel se prête peu à la fantaisie raisonnée et à un éclectisme transcendant. Je n’en veux pas à ce qui fut ma vie et encore moins à ce qui sera ma vie sur la Terre. Quand je quittai la Cité rose pour revenir dans ma petite ville blanche et rouge, l’abbé Fiste, qui m’avait accompagné en pleurant jusqu’au train, me dit :
— Chrétien… païen… L’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tout ce que nous avons commencé ici puisse être amené à sa perfection dans une prison moins sordide que celle où nous nous serons rencontrés quelques jours.
La prison, c’était un printemps royalement réalisé, comblé de parfums et de lumière. J’embrassai Fiste en pleurant à mon tour. Je ne l’ai jamais plus revu. Il est mort. Mais non pas avant Florent, qui se portait déjà bien mal lors du Bal des Boudenfles. Le félibre Hector, lui, vit peut-être encore à l’heure actuelle, mais tout ce qui aurait pu aider la Cause sacrée a tourné si mal que j’ai préféré ne plus répondre à ses lettres lamentables.
Quelques mots seulement sur deux personnages dont les clairvoyants ne sauraient méconnaître l’importance dans ce récit : M. de Fontès-Houeilhacq et M. Sulpice d’Escorral.
M. de Fontès-Houeilhacq continua de vieillir paisiblement dans la demeure de ma mère. Il ne changeait guère intellectuellement et dissertait toujours avec autant de plaisir sur des thèmes obscurs et sur un ton pédantesque. En revanche, son orgueil de bon tireur crut avec l’âge et la myopie. Il était devenu d’autant plus insupportable qu’on ne pouvait guère, eu égard à ses cheveux blancs, se permettre des railleries vis-à-vis de lui.