— Un chasseur aussi vaillant !
— Qu’il reste donc à chasser les rimes !
Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis, à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages ; un cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait ; cela risquait d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève ; elle dut penser comme moi. Elle me dit, très simplement, mais très fermement : « Assieds-toi là… près de moi… » Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des autres chasseurs et de l’équipage… Alors elle lança un bras autour de mon cou et me demanda à haute voix :
— Tu m’aimes ?
Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.
L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus dans la vie ordinaire ! Nos baisers étaient rares et superflus à notre plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour. Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté ces berges ! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que nous nos existences éphémères ?
L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables emblèmes d’éternité et de mort ; de là-haut, une Vierge miraculeuse répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des rives moins verdoyantes ; le manteau des frondaisons, des roseaux, des prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà et là, la chair ocreuse du sol serait nue ; après la trêve des belles futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage ; au pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient, sans doute, au soir du troisième jour, — incendiées par le reflet du couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre, semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient joyeuse vie au XIIIe siècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues, dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes jouaient de la viole et roucoulaient des chansons ; et puis Luzech et sa tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens !
Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot « déjà » sur mes lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.
— Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé ; jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs, après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on les chassa de nos terres…