— Mon père, dis-je rapidement et à voix basse, vous aviez pourtant promis à Mlle d’Escorral…
— Rien… rien… Je n’avais rien promis… Ah ! ils sont gentils !
Le marquis d’Escorral et le marquis de Roquebusane s’éloignèrent, continuant à échanger des tapes amicales, riant très fort, parlant d’une revanche au brelan borgne… Nous nous sentions, Ève et moi, cruellement humiliés, moins par l’attitude des auteurs de nos jours que par la facilité stupide avec laquelle notre désir, ou notre ambition, semblait devoir se réaliser pour le monde.
Heureusement qu’au moment de passer la porte, M. d’Escorral se retourna vers nous, un doigt en l’air et les yeux terribles :
— Ah ! par exemple… tu entends, ma petite ? ta pauvre mère t’a confiée, en mourant, à mes soins… Tâchez de rester convenables, parce que sans ça, je vous botterais le cul… oui, à vous deux, moi qui vous parle… Vous entendez, mes agneaux ? Je vous botterais le cul.
Nous préférâmes éclater franchement de rire quand nous fûmes seuls. La chaleur était accablante. Je parlai néanmoins d’une promenade. Ève me dit : « Oui, tout à l’heure… Nous avons le temps… Et ce costume de chasse est trop chaud. Je vais me déshabiller et en prendre un autre. » Je répondis : « C’est cela ; je t’attends… » Alors, elle s’irrita manifestement : « Non, viens là-haut… » Elle ordonna même : « Je veux ! » comme elle avait fait à Libos, lors de notre inutile fugue…
Les menaces de son père portaient déjà leurs fruits, comme l’on voit.
Elle ferma la porte de la chambre à clef, puis, sereinement, fit tomber presque d’un coup la tunique et la jupe de velours et s’admira dans l’immense armoire à glace à trois portes qui occupait tout un pan de la plus longue cloison. Je ne regardais pas Ève, sentant que l’admiration qu’elle vouait à sa demi-nudité suffisait à son bonheur et que la mienne eût été superflue. Je ne pensais à rien ; je fumais, dans une tranquillité d’esprit singulière. Mais ne savais-je pas qu’« il n’était pas temps encore », qu’un caprice eût avili ma joie, que nous devions viser plus haut, que nous n’étions pas encore au bout de l’indispensable pèlerinage ? Ève vint s’asseoir près de moi et sourit en me lançant comme un défi : « Je n’ai pas sommeil aujourd’hui. » Je n’avais pas sommeil, moi non plus ; je l’attirai dans mes bras ; mon visage s’enfouit dans l’odorant trésor des cheveux bruns aux reflets fauves… Un de ses seins musclés s’évada hors de sa chaste chemise à broderies et vint caresser ma main.
Je pensai soudain à mon bisaïeul, Hector, treizième marquis : une bonne histoire circulait encore à son sujet dans ma famille et dans notre caste ; résumons : sa fiancée avait été obligée de le prendre de force, pour le décider. Ce fut alors que le jeu où paraissait se complaire Ève me devint, à moi, insupportable ; rien ne nous aide à rectifier le cours de la réalité comme l’apparition à propos d’un souvenir — personnel ou non — dans une âme prête à choisir une paresseuse dérive.
Il n’y aurait plus eu de possible, entre Ève et moi, qu’un peu de volupté périssable, et j’étais sûr que nous méritions mieux. Mes baisers ne s’attardèrent à sa chair dévoilée que pour mieux s’informer du prix de celle-ci. L’ombre tomba brusquement dans la chambre quand le soleil se fut caché derrière l’abrupte colline adverse.