J’aidai ma fiancée à se rhabiller ; je le fis assez gauchement, assez intimidé et ne riant que… pour rire ; nous partîmes un peu au hasard, non point appuyés au bras l’un de l’autre, mais nous donnant la main. Comme après notre premier baiser (celui que j’avais conquis de force) un miraculeux apaisement s’était réalisé en nous. L’heure était somptueuse et douce. Le Pont Valentré lui-même semblait consentir à laisser miroiter ses pierres maussades dans la lumière grise et rose du jeune soir. Les paisibles bourgeois qui « prenaient le bon air » et les officiers de la garnison qui s’embêtaient le long des rues vides en attendant l’heure de l’absinthe nous regardaient au passage avec une expression de sympathie ou d’envie dont nous nous sentions flattés comme d’un juste hommage. Nous traversâmes le pont. J’avais dit en riant à Ève :

— Tu sais, il y a ici une Déesse avec laquelle il faut que nous soyons bons amis.

— Celle de la Fontaine ?

— Elle-même. Entends d’ici gronder Divone : elle n’est pas commode… Allons lui faire une petite visite de politesse. Les amoureux la lui doivent, paraît-il.

— Attends… soyons tout à fait gentils avec elle.

Des chèvrefeuilles entremêlaient leurs tiges folles aux aubépines de la rive ; les fleurs aux parfums vanillés et musqués retombaient, lourdes et lasses, presque jusqu’au sol. Ève en cueillit une brassée qu’elle appuya en riant sur ma figure. J’eus peur un instant, à travers cette odeur savamment cuisinée tout l’après-midi par le soleil, exaspérée par l’approche du soir, de ne plus reconnaître, d’oublier le cher parfum qui m’avait charmé depuis le début du voyage…

Une épine du buisson avait déchiré, sans même qu’Ève y prît garde, la main de la cueilleuse, durant la cueillette. Je pris cette douce main forte et fine et goûtai le sang qui y perlait.

Après que nous eûmes jeté l’offrande propitiatoire dans le gouffre, nous nous assîmes sur le banc qu’une municipalité diligente avait récemment fait installer près de là, et qui me parut nous attendre depuis le commencement des siècles. La Tour de la Barre trouait l’air vide à gauche du pont, au delà du barrage ; sans doute ne semblait-il plus possible, à ma voisine comme à moi-même, de nous éloigner désormais de là : les eaux et les oiseaux comblaient le silence suffisamment pour nous éviter de vaines paroles ; le paysage nous dispensait son fruste mais solennel enseignement.

Apre et bizarre contrée que celle que nous devinions, au delà de l’horizon borné des coteaux, et que nous sentions comme les bêtes reniflent leur gîte héréditaire ! Là, les plus lointains de ceux de nos ancêtres qui n’étaient point pour moi demeurés anonymes étaient nés et étaient morts. Terribles seigneurs, insoumis par principe à ceux qui prétendaient être leurs suzerains. Parfois, les comtes de Toulouse se hasardaient à envoyer des troupes leur réclamer l’impôt et l’hommage ; mais les soudards, accoutumés aux paysages faciles du Languedoc, s’arrêtaient au seuil des gorges quercinoles, étroites, tourmentées, pleines d’embûches ; ils préféraient, au risque de la mort ou du supplice, revenir les mains vides dans la Ville rose, — ou s’enquérir vers l’ouest ou le sud-ouest d’une précaire vie. Ils revenaient, où que ce fût, terrorisés, ne sachant plus parler que des pieds fourchus des habitants de ce pays-là, des bouches de l’enfer qui s’y étaient ouvertes perpétuellement sur leur route, des démons biscornus qu’ils avaient vus, obscènes et invulnérables, danser pour les narguer des danses païennes au clair de lune.

Les vieux Seigneurs du Quercy avaient donc vécu loin de tout, dans leurs castels dont les fondements étaient taillés à même les rocs. C’étaient les fiefs que leur avait donnés, par dérision ou gratitude, Théodebert, après avoir enlevé Cahors à Sigebert, Roi d’Austrasie. Moins de trois siècles plus tard, leur descendants avaient trouvé le moyen de prendre à leur façon la revanche de leur misère : tandis que les Sarrasins, puis les Normands, puis Guillaume Taillefer, puis Henri II d’Angleterre et enfin les hordes sanglantes d’Outre-Loire pillaient et rançonnaient la ville épiscopale sans pitié, les Seigneurs demeuraient inaccessibles, contemplant sombrement, de leurs meurtrières, le spectacle du désert qui les entourait, captifs de la Peur et de la Faim quand ils n’étaient pas protégés ou rendus furieux par Elles.