La Peur…
Sur cette contrée, creuse comme un vieux tronc d’arbre, l’eau ne demeure pas plus que sur une passoire renversée. Tombant du ciel, elle s’infiltre ou s’engouffre, pour rejaillir en sources ou peupler de ses murmures de souterraines cavités. Depuis que ce sol calcaire a surgi de l’Océan primitif, nul fleuve n’a amolli ou embelli cette écorce fruste en lui abandonnant la tourbe de ses alluvions ; les déchets des âges, en ces lieux, n’ont jamais recouvert l’ossature antique du monde ; le sol qu’y foulaient mes ancêtres était alors ce qu’il demeure encore : celui même où les premiers hommes ont appuyé leurs pas peureux.
Et les Maîtres médiévaux des repaires quercinols écoutaient le bruit impitoyable des eaux souterraines qui, parfois, au hasard de leurs méandres, arrivent presque au ras du sol et y résonnent comme les voix mêmes des damnés ; et ils écoutaient le vent amplifier à l’infini le retentissement de ses plaintes dans les grandes orgues des ravines parallèles ; et ils écoutaient, dès les premiers froids, les loups affamés qui venaient hurler aux portes des hommes ; et ils écoutaient, durant d’innombrables veillées, les vieilles du lieu, vilaines, serves ou autres, raconter d’interminables histoires où il n’était question que de mauvais génies et d’âmes en peines, de maléfices et de revenants, de monstres païens et de diaboliques ruses.
La Faim…
Il leur arrivait, quand ils étaient restés ainsi des mois et des mois, pareils à des bêtes traquées, de sortir de leurs forteresses tous ensemble et en armes, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été lancé. Leur peur, alors, devenait panique. Ils étaient, eux aussi, des loups contraints de fuir leur gîte et de partir en chasse : et ils faisaient des carnages comme les loups mêmes n’oseraient en perpétrer. Et ils hurlaient plus qu’eux. Parfois, leur élan furieux les emportait jusqu’aux riches régions des vallées, jusqu’à celle de la Garonne même. Ils pillaient, violaient, rançonnaient, massacraient à leur tour, comme l’avaient fait au cours des invasions successives les oppresseurs des plus riches terres qui leur eussent été dévolues par droit de naissance. Après quoi, calmés et rassasiés pour un temps, ils regagnaient leur désert où la Peur et la Faim, qui avaient suscité leur furie, empêchaient leurs voisins offensés de venir exercer des représailles.
Cependant, de leurs expéditions dans la plaine, ils rapportaient des bijoux pour leurs femmes, des tonneaux de vin, des sacs de céréales, de belles chansons, des images de vie plus douce et plus facile pour eux-mêmes et pour les leurs. A noter également qu’au début du XVe siècle une chevauchée dans « les villes d’en bas » tourna fort mal et que sept nobles quercinols subirent en Agen la honte de la potence. Cet événement, et d’autres du même genre, durent apparemment faire réfléchir les nôtres. Réfléchir, c’est toujours s’amollir et presque toujours abdiquer. Ils ne tardèrent pas à perdre leurs habitudes de brigandage, s’apprivoisèrent, se bichonnèrent esprit et corps, contractèrent des mariages avec les filles des châtelains du pays plat, puis, comme leurs manoirs du désert tombaient en ruines, ils s’en firent bâtir d’autres, et confortables, le long du Lot, plus ou moins en aval du berceau de leur race, avec l’or volé jadis par leurs ancêtres aux ancêtres de ceux qui seraient désormais leurs alliés ou leurs amis.
C’est ainsi que notre lignée avait pu aboutir à un homme aussi facile et bénévole que mon père…
Il faisait sombre déjà. En fin de septembre, la nuit, dans ces pays encagés par d’abruptes collines, tombe aussi vite sur la campagne où deux fiancés s’attardent que le soleil s’enfuit des chambres où risquent de s’oublier des amoureux. Ève frissonna. Nous nous levâmes. Quand nous repassâmes près de la fontaine, je me souvins que je portais à ma chaîne de montre le sceau authentique de Gérard, septième marquis, le premier des nôtres qui eût fondé demeure aux lieux où notre vie se traînait depuis lors. Je le détachai et le jetai dans le gouffre célébré par Ausone.
Ève me demanda en souriant :