Quand j’évoque ces bouffons, s’impose inévitablement à mon esprit l’image du plus illustre d’entre eux, d’un des rares dont le nom soit demeuré, du poète Alban Mircasse. Je le vois tel qu’il m’est apparu dès l’enfance sur son portrait en pied, œuvre d’un peintre du cru, qui se trouve encore aujourd’hui dans la grand’salle de notre Maison de Ville. Il m’est facile de le replacer en chair et en os, avec sa trogne dont une perruque poudrée à blanc fait valoir l’éclat vineux, au seuil de son hôtellerie de la Rue-Basse où la verve de ses couplets patois attirait en foule les chalands. En vérité, Mircasse peut être considéré comme le bouffon idéal : il est aussi gros qu’une tonne, il boite de manière comique, sa voix sonne à la façon d’un tambour fêlé, il sait diriger ses satires contre ceux dont personne n’a rien à craindre, il est ivre gaiement dès la pointe d’aube, sa femme le fait cocu et il ne s’en est jamais douté. On l’adore, on l’adule ; chacun l’invite à sa table, lui offre ses meilleurs vins et ses plus gras oisons. Il est l’hôte des seigneurs, il s’assied dans les fêtes à côté des échevins et des consuls.

Mais un jour, dans un de ces instants de mélancolie affreuse et sans espoir comme les pitres seuls en peuvent connaître, il confesse à un de ses amis qu’il est moins gros qu’il n’en a l’air, qu’il bourre ses effets d’étoupe ; qu’il souffre d’insulter les faibles pour bien se faire voir des puissants ; qu’il simule bien souvent l’ivresse ; qu’enfin il adore sa femme, la jeune et ravissante Jeanneton, et qu’il ne sait que trop, hélas ! qu’il n’y a pas plus cornard que lui à vingt lieues à la ronde. L’ami, stupéfait, ne peut tenir sa langue. La légende pâlit, l’histoire se chuchote ; et aussitôt la ville s’irrite d’avoir été jouée ; Mircasse voit les visages se détourner sur son passage ; les rebuffades suivent, puis vient la haine qui grandit de jour en jour ; il tente de se réhabiliter, compose ses chansons les plus spirituelles et les plus méchantes ; on hausse les épaules, on le rabroue, on s’offense, on le hue. Un soir, la foule brise ses vitres à coups de pierres. Il n’y aura personne pour le plaindre et on l’enterrera comme un chien après que Jeanneton, à quelques jours de là, l’aura trouvé gisant au beau milieu de sa boutique déserte, baignant dans son sang et percé d’outre en outre par la broche de sa rôtissoire.

Telle elle avait été dans le passé, telle demeurait la ville quand je naquis, dans la seconde moitié du dernier siècle. Le va-et-vient déjà plus intense de la vie moderne l’avait à peine tirée de son engourdissement. Elle respirait les parfums de ses jardins, savourait les fruits incomparables de ses vergers et s’endormait bercée par les cloches de ses couvents qui la réveillaient à l’aurore. Çà et là ils lançaient, nos chers vieux couvents, les pistils de leurs clochers au-dessus de la corolle des murailles inviolées. Dans la chapelle accessible au monde, les filles du pays, douces abeilles, venaient volontiers, à l’heure du Salut, butiner le miel mystique. Elles retrouvaient leurs amoureux au portail, quelle que fût la saison ; alors, le soir, fût-il ou non sombre, la nuit fût-elle ou non noire, les jeunes cœurs enivrés de prière s’alanguissaient aux promesses d’un autre amour. L’extase de l’humaine volupté n’était plus que le prolongement de la rêverie religieuse. Ah ! les soirs de printemps et d’été, peuplés de merveilleux aromes et frémissants de baisers secrets, les beaux bras blancs, mélancoliquement ou nerveusement tendus vers les premières étoiles, des dames qui s’ennuyaient à leur fenêtre ou sur leur balcon !

II

Canto la luno a l’aurelho dels canhs :

« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;

Casso ta casso e vai i mais que plan

Cueicho de foc, garganhol raumelant… »

La lune chante à l’oreille des chiens : — « C’est nuit d’épouvantement, obscurité à beau vacarme ; — chasse ta chasse et vas-y rondement, — cuisse de feu, gosier râlant… »

Tous les ans, vers le milieu de septembre, une animation inattendue régnait dans la ville. Et cela faisait penser aux douze coups de minuit des légendes, durant lesquels les morts sortent de leurs tombeaux.

C’était le jour où le marquis Sulpice d’Escorral, bruyant, joyeux, rouge de teint, guêtré de cuir, culotté de velours, allait dans certaines rues, frappait à certaines portes, et criait sans même entrer, car la tournée devait être longue :

— Ah ! Ah ! c’est pour demain, mon gaillard ! C’est pour demain…

Et le lendemain, nous nous trouvions réunis en bon nombre pour aller chasser avec lui sur ses domaines de Castelcourrilh-en-Quercy.

De mémoire d’homme, il y avait toujours eu des messieurs d’Escorral du même modèle, — culottés de velours, guêtrés de cuir, rouges de teint, joyeux et bruyants, pour inviter, chaque an et au bon moment de l’an, leurs amis à venir chasser à Castelcourrilh ; et, parce que de tout temps il s’était trouvé des amis heureux de s’y rendre et que la tradition se perpétuait de génération en génération, on ne savait plus guère s’il y avait jamais eu un commencement aux chasses des messieurs d’Escorral, ce qui fait qu’on ne pensait guère qu’elles pourraient une fois prendre fin.