Quand la date en était fixée, un souffle de satisfaction circulait à travers toute la ville, et c’était comme un sang nouveau qui ragaillardissait son vieux cœur. En effet, la tournée des invitations terminée, Sulpice d’Escorral ne s’en tenait pas là et claironnait encore la nouvelle pour ceux mêmes qui ne seraient point de la partie :
— C’est pour demain, eh ! oui, pour demain… Ah ! mes gaillards…
Alors, les artisans sortaient de leur atelier, les gribouilleurs du notaire se réveillaient sur leurs écritoires ; les commerçants donnaient un coup de fion à leur étalage… — pardi, ces messieurs pouvaient avoir envie ou besoin, au dernier moment, de quelque chose… — et Mlle Grouilleron, une très vieille fille qui, de derrière les vitres closes où elle marmottait des prières, avait nourri un amour tout platonique pour plusieurs générations de messieurs d’Escorral, Mlle Grouilleron ouvrait sa fenêtre et laissait choir son chapelet.
Plus tard, lorsque c’est le bon du jour et qu’on goûte repos et fraîcheur dans la rue, les gens s’abordaient d’un air tout guilleret :
— C’est pour demain… hé ! hé !… c’est pour demain !
Et si par hasard quelque ahuri demandait ce qui allait se passer le lendemain, c’était d’une voix bourrue, méprisante ou indignée qu’on lui répondait :
— Viens-tu de la lune ?… Et la chasse de M. d’Escorral, donc !
Quant aux invités, je vous assure que, de toute la nuit, ils ne dormaient guère. La fête était dès lors commencée. Le plus souvent, on organisait un bal chez l’un ou chez l’autre. Vers minuit, ces messieurs, qui allaient quitter leurs dames pour quelques jours, affirmaient qu’ils se mouraient de sommeil — et chacun trouvait cela parfaitement moral et logique.
Mais les jeunes gens ne pouvaient s’adonner à tant de vertu. Voyez-les d’ici se promenant dans la ville, bras dessus, bras dessous, réveillant les hôteliers, pinçant les filles servantes aux bons endroits, et buvant plus qu’ils n’en avaient envie. Lorsque nos frasques, à nous nobles, étaient commentées sans bienveillance, le lendemain, chez le boulanger du coin ou l’épicier d’en face, les vieillards de notre ordre ironisaient ou se lamentaient :
— Il en faut peu pour faire parler le monde.