— Bonheur pour nous de n’être plus jeunes, par le temps qui court.

— Pauvres petits !… La vie n’est plus la vie… Et quand on pense qu’ils croient s’amuser !… Qu’auraient-ils dit, s’ils avaient, à pareille époque et il y a trente ans, partagé nos fêtes ?

Mon père était de ceux qui, animés de pareils sentiments et peuplés de souvenirs extraordinaires, ne pouvaient s’empêcher de considérer ceux de ma génération avec beaucoup de pitié. Cette pitié, il m’en réservait la meilleure part, car il me chérissait fort. Parfois, dans ses moments de mélancolie et de désœuvrement suprêmes, il me disait :

— Tu viens, fils ?… Qu’est-ce que tu penserais d’un tour sur la rive et d’un bon dîner « Au poisson frais » ?

— C’est que je crois que maman…

— On répond à un père oui ou crotte !… Ta mère est souffrante. Ça ne la change guère. Raison de plus. Il faut se dégourdir. On s’endort… C’est le mal du siècle !… Et que feront tes fils s’ils se montrent aussi piteux que les gens de votre âge le sont par rapport à nous ?

— Comme vous voudrez, père.

Le long de la belle rivière aux rives hautes et ornées de tout ce qui les pouvait rendre plus séduisantes par les attentions d’un ciel amoureux d’elles, nous allions, lentement. Et c’était profondément lugubre. Mon père subissait en de pareils instants ses plus fortes et ses plus sincères détresses, celle qu’une hérédité impeccable peut faire peser sur des gens coûte que coûte fiers d’elle ou satisfaits.

L’année où mon récit commencera véritablement (1878), nous nous trouvâmes ainsi, l’un près de l’autre, familiers, affectueux et mornes, en route, le long du Lot, à destination du « Poisson frais ». C’était une auberge mal famée, où jamais n’avaient été employées que des servantes jolies, aux prix connus et je dirais même tarifés, si je n’étais gentilhomme ; la chère y passait pour bonne. L’endroit semblait béni par les plus heureux sourires de la terre et du ciel.

— Michel, me dit soudain mon père qui me parut tout ensemble plus déprimé et plus nerveux encore qu’en maintes circonstances analogues, Michel, tu vas sur tes vingt ans. Tu es un homme. Tu seras, en plus, le seizième marquis de Roquebusane.