— Ça, c’est tuer, dit enfin quelqu’un.

Le mot bref et magique « tuer » eut alors un extraordinaire écho dans ce qui nous servait d’âmes. La figure poupine du jeune Gonteyrac présenta même quelque noblesse tandis qu’il hurlait, très ivre, en brandissant un épieu qui s’était trouvé à portée de sa main : « C’est avec ça que j’attendrai le premier solitaire… Avec ça que je veux le tuer… le tuer… » Déjà, les tout petits, paysans ou messieurs, participant à notre délire, s’étaient mis à jouer à la guerre et barbouillaient scrupuleusement avec le sang du bœuf les faces de ceux d’entre eux que leur peu de prestige destinait à figurer les morts.

Le dîner fut servi sur la terrasse ; ce soir-là, les domestiques eurent assez d’ouvrage à remplir les grandes dournes de grès aussitôt vidées. La nuit vint tandis que le bœuf achevait de rôtir ; on alluma tout autour de la table de grandes torches de résine dans la lueur desquelles vinrent rôder, avec les chauves-souris au vol titubant, les grands papillons nocturnes dont le vol semble s’appuyer sur du velours et du silence.

Et, soudain, la lune, la pleine lune immense et solennelle, se fit une place digne d’elle dans le ciel, dispersant d’un coup les nuages voisins comme des troupeaux de monstres domptés et traitant les étoiles en serves. Ce fut alors un magnifique spectacle. Au nord, la forêt déroulait ses houles feuillues, à qui le double baiser de l’automne et de la lune donnait par moment une rousseur non plus dorée, mais phosphorescente. Partout ailleurs, il n’y avait que le moutonnement chaotique du désert couleur de craie ou d’ocre. La Lune brillait tellement là-dessus qu’un de ses paysages, tels que nous sommes en droit de les imaginer, y semblait par elle prêté aux Terrestres. Les rares arbres qui avaient pu grandir tant soit peu sur le sol déshérité de ces causses étaient, dans tant de blancheur froide et crue, comme des griffonnages perpétrés par un dément ou imaginés en rêve ; leurs ombres s’allongeaient étrangement à leurs bases, comme une légende au-dessous d’un dessin obscur. On voyait, proches ou lointaines, scintiller les vitres de quatre chaumines. L’aspect de ces coteaux ruisselants de clarté, de ces combes remplies jusqu’aux bords de ténèbres nous transportait loin de la vie ou semblait nous obliger à user de nouveaux sens, ignorés des humains ou délaissés par eux. La blancheur du désert réverbérait dans tous les sens les rayons de l’astre, à tel point qu’on percevait presque tangiblement, dans l’infini nocturne du ciel, le va-et-vient tumultueux de la lumière. Soudain des coqs (leur devoir est de saluer l’aube) n’y comprirent plus rien et claironnèrent à tout hasard sur les perchoirs des lointaines et dormantes métairies.

Mais ce fut un bien plus beau vacarme quand un des chiens, au chenil, s’étant éveillé, eut remarqué le ciel par la lucarne et se fut mis à hurler à la lune. Ils étaient là une trentaine de molosses cévenols, au front large vallonné d’une dépression qui joignait la nuque aux narines, aux crocs formidables sous les rouges babines, aux pattes d’acier. Leur race se perpétuait, religieusement entretenue et surveillée, dans la maison d’Escorral. Scaliger a fait déjà mention d’eux dans ses lettres familières. A présent, les petits, en venant au monde, y apportaient, dans leurs têtes mafflues et rudes, tous les bons principes et les recettes de chasse que leurs aïeux avaient jadis acquis en peinant, sous le fouet d’instructeurs émérites. On leur conservait les noms éclatants que, jadis, les bergers sauvages des Causses avaient coutume de donner aux gardiens de leurs troupeaux : Yol, Lugret, Singlar, Flamb, Loupas, Autanas, Parpelho ; et leurs derniers descendants les portent peut-être encore, tandis que les paysans du pays, depuis que le suffrage universel a décidément répandu autour d’eux ses lumières, appellent en général leurs chiens Ravachol, Caserio, Youpin, Chauchard et même Azor, ce qui est évidemment bien plus spirituel ou distingué.


Un chien hurla donc, et les autres s’éveillèrent à leur tour, reniflèrent, observèrent ; et, quand ils eurent vu les violents rayons de lune entrer comme pour les fouailler par les lucarnes du chenil, ils se dirent très raisonnablement que, pour un coup, le camarade n’avait pas rêvé, — ce qui arrive aux chiens encore plus souvent qu’aux hommes, — et qu’il y avait réellement lieu de s’émouvoir. Ce fut une belle musique, et telle qu’elle coupa court, autour de notre table, aux rires, aux conversations et aux chansons. Un valet fut prié d’aller mettre ordre, avec l’aide de quelques coups de fouet, à ce tumulte, mais les coups de fouet, loin de l’apaiser, parurent lui donner un regain de sonorité ; puis nous vîmes revenir le valet, ruisselant de sueur et très pâle. Il déclara :

— J’ai foutu le camp. Ils m’auraient bouffé tout cru.

Un rire résonna dans le silence qui suivit cet aveu pitoyable, au bas de la terrasse, dans l’ombre. Nous nous regardâmes, Ève et moi, à travers la table par la largeur de laquelle nous étions séparés. Nous avions déjà entendu ce rire là, bizarre et clair, tinter au-dessus de nous, quand nous étions tout près de nous aimer mieux qu’en paroles, dans l’ancienne chapelle.

Quelques-uns d’entre nous sursautèrent ; le valet manqua de s’évanouir et le marquis Sulpice fut obligé de le soutenir paternellement :