Quand je fus les rejoindre, cet après-midi-là où rien de mieux ne me tentait, pas même Ève, les deux amis se chamaillaient, ainsi qu’il leur arrivait souvent. Un menu fait pouvait devenir entre eux sujet de querelles, de même que les rares arbrisseaux du désert des Causses ont leur importance dans le paysage, même éloignés, quand le soleil ou la lune s’occupe d’eux.
M. de Quintecrabe de Gorp avait apparemment raconté quelques histoires de fakirs ou de derviches, comme il lui arrivait souvent. L’autre affirmait qu’il n’était point besoin de s’expatrier pour se trouver nez à nez avec le mystère. Il me prit à témoin, dès que j’eus refermé la porte :
— Bonjour, petit vicomte ! Assieds-toi… Voyons… parle franchement, pas plus tard qu’hier, toi… toi qui es pourtant jeune et solide, ne t’es-tu pas senti froid dans le dos quand tu as entendu les chiens hurler sans raison, ou du moins pour les seuls beaux yeux de la lune… Non, non, pas la peine de faire la moue… J’ai bien vu où nous en étions tous pendant que les sacrées bêtes donnaient de la voix comme si elles avaient été excitées par on ne sait qui ou quoi sur la piste d’une bête légendaire.
Nous avions rapproché du fourneau la boulette grésillante. Prêter l’oreille n’allait pas tarder à nous coûter peu. Je laisserai de même, ici, M. de Fontès-Houeilhacq parler aussi longtemps qu’il jugea bon, voici quelque quarante ans, de le faire…
— J’étais tout jeune, poursuivait M. de Fontès-Houeilhacq… Ton âge, Michel, un peu moins même, peut-être. Et, à cette époque, j’étais, moi qui vous parle, aussi bon cavalier que bon tireur. Aujourd’hui encore, je ne manque pas souvent ma bête… hé ! hé !… pas souvent…
— C’est une justice à vous rendre, prononça suavement M. de Quintecrabe.
— … mais je ne monte plus guère, comme si le moindre galop risquait de briser mes pauvres vieux os secs. Ah ! il fallait me voir, dans le temps. Que n’étiez-vous là, M. de Quintecrabe ! Mais ton père à toi, Michel, bien qu’il soit mon cadet, peut t’en dire quelque chose !… Mon bonheur, durant les chasses, c’était, à cette heure-ci, de seller un des beaux chevaux qui peuplaient alors les écuries et de galoper des heures, dans l’éblouissement du désert, sous le soleil impitoyable.
« Mon favori était un grand étalon nankin, nommé Rayon-d’or, à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace. Vêtu d’un justaucorps de bure jaunâtre, cramponné à ma monture couleur de feu, je me plaisais à penser que les enfants et les vieilles qui nous voyaient bondir, la bête et moi, ne faisant qu’un, dans un poudroiement de clarté, nous prenaient à coup sûr pour quelque monstre des anciens âges…
« Cette nuit-là… — écoutez ! écoutez bien !… — j’étais allé me coucher dans la grange. Une nuit toute pareille à celle d’hier, mes amis. J’étais très las, j’avais sommeil, Mais, par la lucarne, les rayons de la lune tombaient sur moi, lancinants, aigus et presque douloureux… oui, comme s’ils avaient été tangibles ! De plus, j’écoutais les menus crépitements de la paille que travaillait la chaleur, et, dans ma fièvre, dans mon insomnie, ils prenaient une importance extraordinaire, ridicule. Tout à coup…
— Tout à coup, dis-je, comme si je m’étais raconté quelque souvenir à moi-même, tout à coup la porte s’est ouverte, bien doucement…