Un baiser sauvage, — pour plus de prudence, pensai-je… — ferma mes lèvres. A quoi bon, du reste, parler ? Je n’en avais point envie le moins du monde… J’étais bien sûr de rêver…

Quand je m’éveillai, au matin, très tard, les aboiements des chiens et les coups de feu retentissaient, au loin, dans la forêt… Je me soulevai paresseusement, débouchai la lucarne ; un flot de soleil vint frapper sur mon coussin une mèche de cheveux à dessein déposée là : des cheveux inconnus, d’un blond singulier, miraculeux ; quand je les eus soulevés pour les faire miroiter en face du soleil, ce fut comme si le rêve de la nuit s’était poursuivi, car je ne les apercevais plus, leur couleur et leur transparence s’étant confondues absolument avec la lumière.

VIII

S’als arroumecs te vezes agrifat,

Crido lou satge, auzis taben lou fat,

Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge,

Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

Si tu t’es laissé prendre dans les ronces, — appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou, — sans oublier, que tu sois jeune ou vieux, — que le fou vaut, parfois, autant que le sage.

M. de Fontès-Houeilhacq en était bien à sa soixantième chasse, ce qui lui assignait un âge respectable, si tendre eût été celui où il était venu pour la première fois à Castelcourrilh. Mon père l’adorait, et c’est pour cela qu’il tentait de lui chercher querelle après boire, ainsi que je crois l’avoir mentionné ici au moins une fois… Oui, « Au Poisson frais », la veille de notre départ, vous savez ?… Mais la perspective d’un cliquetis d’espadons et de la belle couleur du sang sur l’herbe verte ne donnait évidemment à Alidor-César de Fontès-Houeilhacq d’autre envie que celle de sourire ou d’aller se coucher. Il avait sa chambre chez nous, où il vivait plus souvent qu’en son manoir délabré d’Houeilhacq, et où il nous était d’une réelle utilité, à ma mère et à moi, quand mon père rentrait dans un de ces états que notre majordome Félicien qualifiait d’impossibles.

Il ne détestait pas, lui non plus, le vin, mais le supportait dignement, en homme du monde et en membre influent de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen. C’était également un passionné chasseur, et le premier levé de toute la bande, quand nous étions à Castelcourrilh… Par exemple, comme il était outrageusement myope, on se relayait en forêt pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, car, depuis beau temps déjà, on prenait bien soin de ne laisser dans sa cartouchière que des cartouches bourrées à blanc : on conciliait de la sorte le respect dû à son amour de la chasse et la crainte que cette passion ne le fît tuer, par erreur, quelqu’un de nous.

J’ajoute que, lorsqu’une bête tombait à proximité de son poste, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et personne ne se fût avisé de le contredire, eu égard à sa science, à son grand âge et aux bons éclats de rire que cela nous permettait de faire dès qu’il parlait d’autre chose ou qu’il tournait le dos.

Depuis une dizaine d’années, il avait renoncé néanmoins aux chasses d’ailleurs assez peu suivies de l’après-midi ; il passait les heures chaudes dans le château même, en compagnie du baron Gaston de Quintecrabe de Gorp, un ancien officier de marine qui devait avoir à peu près son âge et qui avait rapporté de ses excursions à travers la Terre deux trésors qui lui suffisaient : le goût de philosopher éloquemment après un bon repas, et celui de se taire après avoir aspiré, à même le bambou sauveur, un Bénarès de qualité rare.

Les deux gentilshommes partageaient à Castelcourrilh une chambre vraiment digne de leur qualité et de leur goût. Je ne sais quel aïeul romantique et romanesque d’Ève l’avait ornée, une cinquantaine d’années plus tôt, d’une camelote d’Extrême-Orient qui amusait mes yeux par moments et me faisait grincer des dents à d’autres. Un seul lit. Mais M. de Quintecrabe avait des nattes qu’il adjoignait à son bagage et sur lesquelles il couchait lors de ses séjours à Castelcourrilh, près de ses boîtes de Bénarès, à portée de tout son attirail, de ses pipes et d’une petite lampe de bronze que lui avait vendue pour une piastre, après l’avoir apparemment volée dans quelque temple hindou, un musulman de Lahore.

M. de Fontès-Houeilhacq ne détestait pas de fumer lui-même, et moi, quand j’allais frapper à leur porte, je ne pouvais, par déférence, refuser de partager ce plaisir. Je supportais la drogue avec un sang-froid qui remplissait mes hôtes d’envie ; je lisais dans leurs yeux cette envie vaguement admirative presque aussi bien que si elle eût été exprimée en gros caractères dans un livre ouvert ; cela me flattait doucement et me révélait curieusement à moi-même. Vers la sixième pipe, quand les meubles semblaient flotter et se balancer au-dessus du parquet comme du liège sur de l’eau, je regardais en moi pour me mieux connaître, aussi passionnément qu’eût fait une coquette dans sa glace ; et je me plaisais énormément. Je me souriais, les yeux grands ouverts, infiniment lucide, et me découvrais tel que j’aurais voulu être. Peu après, mon image était près de moi comme celle d’un frère jumeau favorisé, et je pouvais me contempler en dehors de moi-même ; alors toutes sortes de sentiments et de passions que la vie était impuissante à me révéler ou dont elle semblait vouloir me frustrer frauduleusement, toutes sortes de trésors intérieurs qu’un confesseur stupide ou un sage de peu eût maudits et stigmatisés, prenaient des airs de bijoux, de couronnes, de colliers et de bagues qui transformaient en un objet de piété personnelle mon image reflétée au miroir irréel. Les péchés capitaux étaient des pierres sans prix, étincelantes, entourées de leurs propres feux comme d’une auréole où je voyais leurs noms modestement inscrits en lettres d’ombre. Avec une sérénité inégalable, j’envisageais de préférence toutes les férocités, toutes les luxures, toutes les ambitions et toutes les concupiscences qui auraient pu non pas sommeiller en moi, mais s’épanouir dans ma sphère, si le temps de la récréation de la vie avait été laissé à mon choix par le Maître des Destins.