— Allons nous coucher, fit Sulpice d’Escorral un peu vexé… Il sera si fier de lui, à son retour, que nous en aurions pour deux heures au moins à l’entendre radoter et débiter des sornettes.
Ève s’était éclipsée déjà. M. de Fontès-Houeilhacq revint seul et dit simplement :
— Voilà. Ils ne risqueront plus d’entendre cette nuit la voix de la Lune. Là-dessus, messieurs…
Il nous tira sa révérence.
— Ça vaut mieux comme ça, goguenarda le marquis d’Escorral quand il eut disparu… Pour une fois qu’il est dans son bon sens, je m’en voudrais de ne pas suivre son exemple…
Un quart d’heure plus tard j’étais seul sur la terrasse, mes égaux, avec une discrétion presque insolente, ayant pris l’habitude de ne se plus occuper de moi.
Je n’avais pas sommeil. J’errai au hasard dans le parc où, soudain, j’eus l’impression d’être épié par une invisible et sournoise présence. Cela ne me troubla pas, du reste, outre mesure, et je n’en accusai que mes nerfs. Je les sentais vibrer et grincer en moi, toutes les fois que se dessinait devant mes yeux clos l’image d’Ève, avec une intensité inquiétante, qui décuplait celle des images et des sentiments épars en moi, comme pour d’autres fait l’ivresse. A mon excuse, un grand conseil de volupté s’exhalait de cette terre aride et surchauffée, de ce parc où la vie menue des gazons, menacée par le soleil du jour, exhalait, de rage, tous ses parfums d’un coup dans l’ombre. Je passai près du chenil maintenant silencieux et dont M. de Fontès-Houeilhacq avait calfeutré les lucarnes… La présence me sembla de nouveau se manifester dans l’ombre. Du gravier cria sous des pieds menus, hors de mon regard, de l’autre côté du chenil. Les chiens grondèrent, mais non plus, cette fois, en l’honneur de la lune… En mon honneur, alors ? Je ne le crus pas.
Rentré au château, je passai devant la chambre d’Ève très vite. Mon gîte à moi était à quelque vingt mètres de là, dans un réduit démeublé que Mémé Zanoun, qui me gâtait, me réservait chaque an ; la bonne vieille y avait préparé sur le parquet une belle couchette dont un matelas, des draps embaumés et rudes, et des peaux de biques « pour en cas », faisaient les frais. La lune m’agaçait comme les chiens et j’eus pour moi-même une sollicitude analogue à celle que M. de Fontès-Houeilhacq leur avait témoignée : je bourrai d’une peau de bique ma lucarne, et ce fut la nuit noire, où le bruit du travail perpétré par les tarets dans les vieilles boiseries exaspéra soudain mes oreilles comme les rayons de lune avaient fait pour mes yeux… J’étais très las ; pourtant, je souhaitais des choses impossibles et même redoutables… Des rêves commençaient à danser autour de moi alors que le sommeil continuait à se faire prier de venir… Soudain, la porte grinça, si discrètement que je crus tout simplement, dans la seconde, au remue-ménage d’un taret plus affairé que les autres.
— Chut ! fit une voix, tandis que je sentais se glisser près de moi, sous les draps embaumés et rudes, une tendre chair féminine, une tiédeur, un parfum qui, comme celui des draps, faisait penser à de l’herbe au soleil, à des mousses dans des grottes…