« La halte au sommet du tertre circulaire et plat ne fut qu’une halte au long de ma chevauchée démente et bizarre. Bientôt les chiens dévalèrent ensemble le versant nord du plateau, puis, de nouveau, coururent de compagnie, droit devant eux, dans la plaine. A peine quelques instants de répit durant lesquels les sales bêtes, toujours indifférentes aux appels que je risquais, regardaient la Lune, en hurlant avec satisfaction et servilité, comme s’ils avaient voulu lui signifier : « Cela va bien de cette façon, n’est-ce pas ?… Tu n’as pas à te plaindre de nous ?… » Derrière eux, Rayon-d’or, sans que j’eusse maintenant besoin de tirer sur les brides ou de les lui rendre, s’arrêtait ou repartait. Nous dévorâmes ainsi des lieues en tout sens. Dans ce déroulement de paysages monotones où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement en plein jour, vous pensez bien que je ne savais plus guère où j’en étais, à la suite de cette insensée galopade nocturne… Et, pour comble, il me semblait que notre train, d’instant en instant, s’accélérait. A présent, les chiens donnaient comme sur une quête toute chaude, — si chaude, si impérieusement imposée à leur nez qu’ils n’avaient plus besoin de laisser à celui-ci une seconde de réflexion.
« Moi, j’eus alors une hallucination monstrueuse : penché en dehors de ma selle, je crus… oui, je crus, un instant que mon odorat humain percevait, lui aussi, au-dessus du sol un fumet récent, âcre et sauvage…
« Nous continuions de bondir de plus en plus éperdument, d’éminence en ravin et de val en cime, sans arrêt à présent, dans un aveuglant tourbillon de poussière argentée… Non, jamais chiens ni cheval excités par des raisons normales, n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces, n’auraient pu — me parut-il — soutenir une telle allure aussi longtemps, sans défaillance et presque sans fatigue ! Et, tandis que je constatais cette vélocité effarante, j’en vins à me répéter : ils courent… ils courent… comme si le Diable les emportait !… Dans un âge où j’ignorais beaucoup de vérités et où j’avais la tête farcie de pas mal de fadaises, cette expression toute faite prenait pour moi, je l’avoue, une valeur désagréable, un sens par trop littéralement défini.
« Brusquement, les chiens s’arrêtèrent, pour tout de bon cette fois, faisant frein de leurs pattes de devant, hurlant de désappointement, tandis que Rayon-d’or, emporté par son élan au milieu de la meute, se cabrait… Vous avez entendu parler du Trou du Diable ? C’était là que nous étions arrivés. Durant quelques instants, déçu moi-même, je regardai les chiens se démener furieusement au ras du gouffre : vous avez vu certains roquets un peu bien couards, lorsqu’on lance en leur présence un morceau de bois dans la rivière, courir de côté et d’autre sur la berge, en jappant, mais bien décidés à ne pas se jeter à l’eau. Nos molosses me faisaient, au moment dont je vous parle, penser à ces roquets-là, ce qui m’eût certainement attristé pour eux si je n’avais pas eu d’autres pensées en tête.
« C’était sans doute à cause de la rapidité de notre course que la Peur, jusque-là, la Peur qui était à mes trousses, m’avait frôlé, mais non pas rejoint. Quand je fus arrêté, elle prit sa revanche, et je sentis son souffle glacial tout autour de moi… Alors Rayon-d’or, qui recommençait à hennir de façon équivoque, fit de lui-même volte-face, et moi, décidé à laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable, je le lui permis volontiers, puis piquai des deux.
« La nuit était déjà sur sa fin ; le disque énorme de la lune, dont l’argent éblouissant devenait peu à peu jaunâtre, s’échancrait sur le coteau de Crèvecœur. Ayant eu le tort de ne point me fier tout de suite à l’instinct de mon cheval, je m’égarai. Il faisait déjà presque jour lorsque je rentrai dans Castelcourrilh ; en passant près du chenil, je me rendis compte que les molosses m’avaient devancé. Ils étaient couchés, — pantelants, exténués, poussiéreux. Je descendis de cheval et leur poussai une petite visite. Ils s’éveillèrent, me reconnurent bien cette fois, et s’avancèrent à ma rencontre, la queue frétillante et basse, mâchonnant piteusement leurs babines, roulant des yeux serviles et comme larmoyants, bref, en chiens avisés qui prévoient qu’une démolition de clôture suivie de fugue peut avoir pour eux in breve tempus toutes sortes de fâcheuses conséquences.
« Moi, je me contentai de distribuer çà et là quelques caresses, avec une sorte de respect pour ces gens qui en savaient sans aucun doute plus long que moi sur bien des choses. »
Et M. de Fontès-Houeilhacq se leva, comme s’il n’avait eu plus rien à ajouter. Ce qui fit que M. de Quintecrabe de Gorp se crut permis de nous servir aussitôt un plat de sa manière.
— Il existe, à propos de chiens poursuivant des diables, une légende analogue dans le Thibet…