C’était là que je quittais le peu de réalité qui subsistait dans mon rêve : aujourd’hui comme autrefois, la Diole, au sortir du bois, s’engouffre dans une étroite gorge que surplombent des falaises abruptes, aux éboulis fréquents. L’endroit, d’abord verdoyant, ombragé et frais, ne tarde pas à devenir sinistre comme une bouche de l’Averne. Au fait, la Diole s’offre peu après le luxe d’une promenade souterraine. Mais, dans ma promenade de songe, il en avait toujours été, et il en fut encore cette fois-là, bien autrement.

Le paysage s’élargissait, un chemin apparaissait, tout droit, entre d’immenses prairies éblouissantes de clarté, sous un ciel si bas qu’en levant la main on aurait cru pouvoir atteindre les étoiles. La Lune était au bout de ce chemin comme un signal ami, ou même comme une amie qui m’aurait appelé… Je serais allé très vite sans la crainte de l’offenser à chaque instant en marchant sur un sol argenté qui semblait être la traîne aux plis stricts de sa robe.

Et c’était, un peu plus hors de l’espace, à côté du temps, la porte de Clarecrose ; on la reconnaissait aux voix d’invisibles créatures qui murmuraient le nom du pays d’enchantement, qui le murmuraient sans trêve, et même, eût-on dit, pour l’éternité : quelque chose comme des chants de grillons par une nuit de juin destinée à ne jamais finir. On entrait dans le domaine en passant sous un porche de cristal azuré aux piliers duquel on se heurtait parfois, tant le monument se distinguait peu de la nuit bleue, scintillante, et du ciel qui s’était abaissé encore, jusqu’à paraître près d’écraser le visiteur entre le sol et lui. Puis les parois d’un couloir, lui aussi de cristal, se précisaient à cause d’une lueur venue de loin et qui, elle, était blanche ; des formes féminines si belles qu’il n’est pas de mots pour les décrire se laissaient entrevoir çà et là. Tout était sourire, musique, parfums.

— Allons, viens, il est temps ! dit une voix à mon oreille…


… Et je m’éveillai, sur le banc, à l’ombre du bosquet où mon père m’avait abandonné à mes méditations deux ou trois heures plus tôt. C’était le soir, un soir différent de ceux qui avaient couronné jusque-là nos journées de Castelcourrilh, un soir voilé, un soir qui faisait déjà penser au plaisir prochain des grands feux dans les âtres, aux vols des migrateurs, à des départs. Ma rentrée à Paris, qui suivrait comme à l’ordinaire mon retour de Castelcourrilh, me terrifia soudain, et plus encore que les autres années. Que cette perspective choquât mon amour pour Ève ou d’autres sentiments plus confus et plus violents encore, il se peut ; mais cela, qui eût pu m’irriter, n’expliquait pas mon angoisse… Ah ! retrouver le chemin de Clarecrose pour toujours !

N’était-ce pas justement à l’endroit où la Diole quitte la garenne que Noëlia — puisque c’était elle — m’avait dit de venir la rejoindre au soir ?… L’heure du rendez-vous avait sonné.

Et je me répétais :

— Je suis éveillé, maintenant… Et elle a bien dit : à l’entrée de Clarecrose. Comme dans le rêve retrouvé, les voix d’invisibles créatures, tandis que je me hâtais à travers le bois, en suivant le bras principal du ruisseau, murmuraient au son d’une musique d’outre-vie : Clarecrose… Clarecrose… Clarecrose.

Noëlia m’attendait à l’entrée de la gorge où le ruisseau reconstitué semble bondir en hâte, comme effrayé d’avoir risqué de s’anéantir un peu plus haut. Elle avait une robe blanche toute champêtre et toute simple, mais dont la plus raffinée de mes petites amies parisiennes eût envié l’élégance. Un grand chapeau de paille claire, pastoralement orné de marguerites, gisait près d’elle, sur l’herbe. Je me sentis soudain gêné, — oh ! cette fois, par des idées bien ordinaires… Devant cette créature coquette, délicieusement pomponnée et attifée, il me déplaisait d’apparaître en tenue de chasseur, en veston et culottes de velours fauve, et botté ; je devais sentir le cuir et l’herbe, comme un rustre… Elle éclata de rire :