— Si tu sens vraiment que tu en es là, ne résiste plus, laisse-toi emporter, c’est plus digne, me dit un Démon qui me paraît délégué en moi du fond des temps, — des années où je n’étais, aux veines et au cœur de mes ascendants les plus reculés, qu’une goutte de sang précaire, périssable.

Alors, je remonte sans effort le cours du fleuve dont les sources jaillissent du pays sombre d’où nous sortons et où il nous faudra revenir coûte que coûte. Je m’arrête dans le calme estuaire livide d’un affluent, où s’élèvent de funèbres roseaux… Ma barque, que nul cygne ni nulle colombe ne menait dans son voyage vers le passé, a fait escale là, comme d’elle-même.

(J’ai oublié de dire que ce que je raconte ici, c’est un rêve qui est revenu danser autour de moi, tandis que je me suis endormi sur un banc, dans le parc de Castelcourrilh, après le départ de mon père et en attendant le moment de me rendre à l’étonnante invitation qui vient de m’être renouvelée…)

Renouvelée, quand j’étais éveillé encore. A présent, je dors.

Je dors, mais je n’ai jamais eu l’impression de vivre avec autant de clarté et de véhémence. J’ai vogué si loin du présent, jusqu’à l’estuaire livide, que la vie réelle, vaguement perçue en son triomphe d’automne, de soleil, de couleurs chaudes, de parfums exaspérés, semble frapper mes sens avec autant de magie que s’ils étaient tout neufs, enfantins, rustiques, ou même bestiaux. Je dors, mais je retrouve le rêve étonnant qui dédoubla véritablement mon existence durant une année au moins de mon enfance, — oui, vers le temps de ma première communion.

Cela avait commencé par des rêves incohérents, comme en font à l’ordinaire les hommes et les animaux. Puis, très vite, les images s’éclairèrent, se précisèrent, et je constatai bientôt qu’elles étaient les mêmes toutes les fois.

Je quittais le château de Castelcourrilh par une porte dérobée ; je ne voulais pas, ou, en tout cas, je jugeais préférable qu’on ne s’aperçût pas de mon absence. C’était, en général, par la façade nord, celle qui donne sur ce qu’on appelle « la garenne », petit bois où, pour un instant, la Diole se divise en multiples ruisselets. On devait être à l’automne, en la saison même des chasses, car les jours à leur déclin respiraient, avec le parfum des genévriers tout proches, une senteur promenée sur des lieues et des lieues de fumée de bois vert et de taillis détrempés. La nuit venait, les angélus tintaient, les étoiles apparaissaient. Et, en remarquant tout cela, je compris que ces rêves n’avaient décidément plus rien de commun avec les tableaux fragmentaires, analogues à ceux des lanternes magiques, qu’on a coutume d’appeler ainsi. Ils imitaient le déroulement ininterrompu et bien ordonné de la vie et se poursuivaient même, se complétaient d’une nuit à l’autre, comme notre existence reprend et se continue chaque matin ; si bien qu’il m’advint plus d’une fois, à l’époque dont je parle, d’éprouver une sensation assez déconcertante : c’était en m’éveillant que j’avais l’impression de naufrage et de noyade que donne l’approche du sommeil.

Clarecrose, en dialecte quercinol, signifie quelque chose comme grotte lumineuse. La vieille chanson dont j’ai déjà traduit tant bien que mal divers couplets se fredonne encore aux veillées sur un air de ronde. Les vieux parlaient jadis de Clarecrose comme d’une contrée d’enchantement, où s’élevaient d’éblouissants palais, où de belles dames se promenaient et dansaient en robe couleur de lune, doucement et même voluptueusement indulgentes — affirmait-on — aux mortels qui, par leurs mérites, par leur audace ou leur charme, par ruse ou par protection féerique, étaient parvenus jusqu’à leur demeure. Il subsiste même des dictons qui font allusion à Clarecrose ; ainsi, on stigmatise un prodigue en affirmant que tout l’or de Clarecrose ne lui suffirait pas, on raille une fille trop fière de sa beauté en lui demandant si elle se prend pour une des Dames de Clarecrose… Mais laissons à un M. de Fontès-Houeilhacq le soin de disserter là-dessus, — et ailleurs, si possible, qu’au cours de cette histoire.


… Quand j’eus remonté le fleuve de mes jours et débarqué au fond de l’estuaire livide, je reconnus en face de moi la garenne telle qu’elle était une douzaine d’années auparavant, plus touffue et plus embaumée, plus mystérieuse et plus émouvante. Peut-être n’a-t-elle pas réellement changé depuis lors, peut-être cette transformation n’était-elle due qu’à mes sens d’enfant reconquis durant le voyage imaginaire ?… La Diole s’éparpillait toujours en menus ruisselets d’argent qui monnayaient la lune à présent éblouissante ; oui, c’était bien ma route, et l’heure voulue… Je n’avais qu’à suivre, comme à l’ordinaire, le bras principal du ruisseau, celui qui coule à droite, au plus feuillu de la garenne. Et puis…