Je sursautai. Je regardai. Personne. Je me rappelai, — assez burlesquement, me semblait-il, — certaines récentes divagations de M. de Fontès-Houeilhacq : « Elles marchent sans bruit… » et le reste…

« Où je t’ai dit la nuit dernière… » La visiteuse m’avait signifié : « A l’entrée du chemin de Clarecrose… »

Clarecrose ? Aucune carte, si ancienne ou neuve qu’elle soit, n’a jamais indiqué ce nom de contrée ou de village.

Et j’éprouvai une sorte d’épouvante, encore qu’il n’y eût autour de moi que beau soleil et radieux matin… Car, à moins que j’eusse perdu la raison, il me semblait dès lors nécessaire d’admettre que la visiteuse nocturne était aussi au courant de mes rêves.

II

Toute réalité n’est pas

Près du sol où posent tes pas.

En est-il plus haut, — ou plus bas ?…

— Ou même ailleurs ? En rêve ?

Ce que Dieu t’accorde en naissant

Est jeu pour toi bien innocent…

Mais certain voile est plus plaisant

Et vaut qu’on le soulève.

Souris au Mystère. On le doit

Aux aïeux morts, au rêve droit

Que leurs ombres montrent du doigt.

Sache entendre leur ordre,

Et puis attends. Et sache aussi,

Ayant jusque-là réussi,

Que la règle s’inscrit ainsi :

Il faut mourir ou mordre.

Je n’ai jamais eu l’habitude de la réflexion, ayant révéré surtout, jusqu’à l’heure ici marquée, le goût tout nu de mon plaisir. Mais j’étais sans force devant ce mot légendaire et enfantin : Clarecrose.

Voici : nous ne vivons pas à l’ordinaire en rêve, si souhaitable que cela puisse parfois paraître à des gens de ma sorte, inférieurs ou supérieurs à leur existence toute tracée. Alors, il faut bien que je m’explique, que je me résume, — ne serait-ce que pour me reconnaître franchement, pour me bien regarder en face un instant, — un peu de la même façon que le feraient dans leurs mémoires publiés à grands fracas des guerriers, des hommes d’État, des assassins, des diplomates ou des courtisanes. Mais, alors, cela devient terrible et pénible… Comme j’ai eu tort de lire, d’apprendre, de m’intéresser à certaines choses belles ! Quel bénéfice m’en restera-t-il, que ma vie soit ou non signée de moi quelque part ? Un bénéfice négatif tout au plus : celui de comprendre, ou, pour mieux dire, de sentir le peu que je vaux… — et de tenter de me défendre contre une infinité de choses obscures, à force de réflexion.

Bien plus, le mot « réflexion » ne saurait sonner en ce cas comme s’il venait du plus sincère de moi-même. Je suis devant lui, quand je me le répète, comme une coquette ambitieuse en présence d’un bijou que ses moyens lui interdisent pour toujours de s’offrir.

Abdiquons donc ! Une autre route se présente, qui n’est pas sans charmes, dans sa facilité bénie et son immense incertitude.