Ils sortirent ensemble, ce qui n’aboutit pas à me troubler.
Quelques secondes plus tard, le hobereau revint dans la salle commune, sur la pointe des pieds et la bouche en cul de poule. Il m’expliqua qu’il n’avait pu déshabiller mon père, mais que la bonne s’en chargerait dès qu’il irait mieux. Il commanda également une vieille bouteille de Cahors, dont je ne sus boire qu’à peine. Après quoi :
— Tu diras à ta mère de ne pas s’inquiéter… que je le surveille…
Tout en buvant, il hurlait :
— C’est pour demain… ah ! ah ! pour demain…
Il me tardait de fuir. Je demandai, machinalement, vaguement :
— Qu’est-ce que c’est qui est pour demain ?
— La chasse de M. d’Escorral, donc, dit-il en me foudroyant du regard. Ah çà, es-tu aussi saoul que ton paillard de père ?
Je ne m’irritai pas, je pus même sourire. C’était un homme relativement âgé, un peu fou quand il n’était pas ivre, qui s’occupait d’études bizarres, de magie, de sorcellerie, et qui prétendait lire les livres grecs aussi facilement que sa gazette. Un de nos plus vieux amis, et même notre meilleur ami, du reste : Alidor-César, comte de Fontès-Houeilhacq, fréquent lauréat aux Jeux Floraux, membre de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen et félibre-mainteneur pour notre arrondissement, qu’il dénommait district, un néologisme datant de la Révolution lui faisant l’effet de lui salir la bouche…
— Hé ! le petit vicomte, vociféra-t-il tandis que je m’esquivais, ne nous fais pas faux-bond, et sois exact, demain, au rendez-vous… au bord du Lot… ici même…