J’avais rudement envie de leur faire faux-bond.

III

So que diran lou mounde sus tous passes

Lou countaras al pepé de tous casses ;

E, saquelai, que te cales souvènt :

Malfizo té dels amies e del vènt.

Mais que mal es l’esperit que Diéu balho

A l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,

A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.

Malastre nou se pot vira qu’ambé

Pot que se junh, agradiéu, a ta bouco.

Prene sap lo, la flour, quouro te touco.

Ce que diront les gens derrière toi, — tu le raconteras au grand-père de tes chênes ; — et que cela ne t’empêche pas de te taire souvent : — méfie-toi de tes amis et du vent. — Plus que mauvais est l’esprit que Dieu accorde — à l’âne, au porc, au vermisseau, au lézard, — à l’homme, lequel est de haine et de pauvre foi. — Mauvais destin ne se peut tourner que grâce — à une lèvre qui se joint, plaisante, à ta bouche. — Sache prendre toute fleur quand elle est près de toi.

Pourquoi vicomte, moi, fils du quinzième marquis de Roquebusane ? A cause du comte, un frère aîné inavouable (au dire des auteurs de ses jours) et que je ne connaissais plus, ou étais tenu de ne plus connaître, depuis une dizaine d’années.

Et pourquoi cet : « Au bord du Lot ! » que me signifiait comme rendez-vous M. de Fontès-Houeilhacq ? Voici : le lendemain, comme toutes les années en pareille circonstance, il y aurait au bord du Lot, à peine à deux cents mètres en aval du « Poisson frais », — à peine deux cents, oh, à peine ! — la gabare large, trapue, reluisante et bien pontée de Peyroun Peyrigot, accrochée à quatre grands diables de chevaux rouges ; et vous comprendrez tout à fait quand je vous aurai dit que c’était sur la gabare de Peyroun que les chasseurs de « ces messieurs d’Escorral » avaient coutume depuis des lustres, depuis des siècles peut-être même, de se rendre à Castelcourrilh-en-Quercy… Là-haut, le petit Gentil Peyrigot caracolerait à califourchon sur un de ces sacripants de chevaux rouges ; son copain Marragnot, le fils du bon ivrogne Marragne, tiendrait la barre. Un drôle qui, lui-même, savait déjà lever la bouteille à la hauteur du bec, je vous prie de le croire.

Quant à Peyroun Peyrigot, il manierait la perche sur le sable du fond ou les rocs du rivage, en criant de temps à autre du côté de son drôle :

— Hôôô-aou ! Fai banda la cordo, pitchounet !

J’imaginais déjà la fête solennelle, le maître-gabarier injuriant son « drôle » quand il laissait la corde s’embrouiller aux rocs, aux arbres ou aux ronciers de la rive, blasphémant Dieu et les Saints quand les éclusiers, acanharditz au bon air dans l’herbe, n’arrivaient pas assez tôt à son appel. C’est qu’il tenait à ce que nous fussions satisfaits de ses services, le bonhomme ! Pensez donc : septante écus payés d’avance, chaque an, pour huit jours que durait au plus le voyage, et la pâtée — quelle pâtée ! — en outre, pour lui et les siens. Une fière aubaine. D’autant plus que, durant les mois d’été, les riverains, accrochés par les travaux des champs à leur sol, n’avaient plus en tête de tirer de celui-ci le sable de Saint-Sylvestre ou le fer de Fumel que le métier de Peyroun était d’aller quérir et de trimballer ensuite jusqu’à Aiguillon, même jusqu’en Garonne.

La gabare était déjà là, trapue, large, bien pontée et reluisante sous la lune en son premier quartier. Des chansons s’en élevaient que les échos du Roc des Pendus renvoyaient à ceux du Roc de la Devine. Un peu plus loin, aux abords du Moulin-à-rouir-le-chanvre, je rencontrai une bande de mes égaux en âge, qui me reprochèrent bruyamment de ne pas avoir partagé leurs agapes ; ils sentaient le vin comme l’eau assez basse sentait le frescum, et il me fallut surmonter cette double nausée pour leur répondre d’une voix digne de moi que j’avais été prié à dîner par le marquis de Roquebusane, mon père. Je crois que beaucoup d’entre eux (ils étaient tous des nôtres) ne cheminaient pas ainsi le long du Lot, cette nuit-là, sans de nombreux flacons de réserve dans leurs poches. Ils iraient les vider en compagnie de Peyroun et de son équipage, ce qui leur permettrait de dormir sur le pont et d’être exacts au rendez-vous…