Et puis, je m’ennuyais tant, mon Dieu !
Je jugeai inutile de nous présenter l’un à l’autre, mais il ne me cacha pas qu’il s’appelait Durand. Ce fut dans un moment où je me sentais, — comme on le comprendra mieux par ailleurs, — à la somme du découragement, de ce que les romantiques ont appelé, sans trop savoir pourquoi, la désespérance ; il me parla de ses malheurs, des bêtises qu’il avait, quelque quinze ans plus tôt, commises, et qui l’avaient fait renier à jamais par les siens… Choses banales. Je l’enviais parfois, en revanche, de s’appeler tout simplement Durand et j’en éprouvais même quelque admiration pour lui.
Cela m’amena à lui confier que j’avais eu moi-même un grand malheur dans ma vie et que je désirais trouver une maison où vivre en paix à Toulouse, de préférence un peu hors ville, et vers l’endroit dont j’ai déjà parlé. Ce fut lui qui se mit en quatre pour « me dénicher mon affaire », comme il disait, moyennant une petite commission. Par exemple, le jour où le contrat fut signé, il fit une bien étrange figure, tandis qu’il en prenait connaissance.
Ce ne fut, d’ailleurs, que bien plus tard, — au delà de cette histoire, — qu’il m’apprit qu’il était mon frère aîné : oui, celui dont on ne parlait plus chez nous depuis des ans… En attendant, il resta mon ami. Et je croirai toujours que cela valut mieux pour l’un comme pour l’autre.
J’avais connu aussi, depuis mon arrivée à Toulouse, un personnage bien curieux que je vais essayer de décrire, moins par un portrait en règle que par ce qui pourra suivre le concernant.
Au sommet de ma colline, quand je n’avais pas envie de me rendre en ville, je rejoignais volontiers vers les cinq heures de l’après-midi une sorte d’établissement public, moitié guinguette, moitié « restaurant-chic », hanté à la fois par de jeunes hommes chargés d’or ou par des voyous sinistres, mais calme en semaine et où les yeux jouissaient des plus rares fins de jour, surtout en automne. Et je l’avais découvert en automne. Le patron, M. Meysounave, était un hercule hémiplégique, bégayant et bavant, autour duquel s’empressaient avec une affection touchante sa maritorne d’épouse et ses deux fillettes de quinze à vingt ans, d’une beauté incontestable mais déjà crapuleuse et comme par avance marquée, retenue, vendue. L’établissement consistait en un vaste jardin peuplé de parfums en toutes saisons, en une sorte de chaumine assez pittoresque et vaste où gîtaient les maîtres du lieu et où ils servaient à boire à leurs familiers, en deux ou trois pavillons où les clients pouvaient amener des compagnes, en une salle de danse organisée parmi les ruines d’un couvent détruit. La terre et le vent y sentaient adorablement bon, qu’il fît soleil ou pluie, et, d’autre part, entre le lundi et le samedi, — les jours de fêtes sonnées non compris, — on pouvait y respirer l’arome du silence humain et de la solitude.
Car j’y étais seul ou tout comme, presque quotidiennement, à côté d’un homme d’une quarantaine d’années, très courtois et de grande allure, dont la patronne et ses filles disaient, quand elles parlaient de lui : monsieur Labbé. Comme il me l’expliqua lorsque nous eûmes lié connaissance, il était devenu un familier de la maison Meysounave non seulement comme moi, par amitié pour les nobles paysages, mais aussi par goût de certain vieux vin de Cahors que les caves contenaient en abondance et dont il buvait de même, en montrant d’étonnantes dispositions à tenir le coup sans broncher.
Il était maigre, haut sur pattes, avec des épaules un peu voûtées et un beau visage passionné, aux traits accusés, aux yeux trop noirs, au nez trop long, au menton trop aigu, au front trop haut et trop large. Il s’exprimait avec recherche et abondance ; dans ses moments d’expansion, qu’ils fussent provoqués par le vieux vin ou par toute autre cause, il tenait des propos dont le pédantisme imaginatif rappelait (en mieux) ceux où se complaisait M. de Fontès-Houeilhacq.
Quand nous en fûmes au point de converser plus familièrement et de faire allusion à nos existences particulières, j’appris, non sans étonnement, qu’il s’appelait Gilbert Fiste, et que j’avais mal orthographié dans mon esprit la dénomination qu’on lui donnait chez Meysounave et ailleurs : on disait de lui et on lui disait : monsieur l’abbé, parce qu’il était ou plutôt avait été prêtre.
— M. Fiste, fis-je assez niaisement, je vous prie de m’excuser si…