Mais lui, souriant :
— Pourquoi, s’il vous plaît ? Sum sacerdos in æternum et je tiens à ce titre ; je l’ai désiré par vocation et conquis par mes études, le tout en aidant le ciel qui voulait bien m’aider. L’Archevêque, dont j’ai été longtemps le précieux auxiliaire, a trouvé mauvais que je m’occupasse, étant bon chrétien, autant du Diable que de Dieu. Et il me mit en disgrâce. C’en était trop pour mes facultés de pécher par orgueil, qui sont incommensurables. Je me suis révolté.
Je m’inclinai approbativement.
— Oh ! des histoires sans importance, continua-t-il… Ma vocation, au sens strictement chrétien ou administratif du mot, était une erreur de ma part. Je croyais en Dieu et j’étais sûr de déployer toute ma bonne volonté pour le servir, mais à la condition qu’il eût l’occasion de faire appel à mes faibles armes. Il s’en est bien gardé, encore que j’aie publié il y a quatre ans, sous mon nom, ainsi qu’il se devait, un rituel de la Messe Noire qui fait autorité dans cette ville et dans les alentours. Je continue à croire en Dieu et à l’aimer ; mais, quand nous nous trouverons face à face, je ne lui dissimulerai point que j’étais entré dans les ordres pour être son soldat et non point le domestique de ses domestiques. C’est ce que j’ai en vain tenté d’expliquer à l’Archevêque, personnage obtus. J’estimais que Dieu n’avait pas besoin de défenseurs s’il se sentait en sécurité autant que le proclame l’Archevêque. J’ai donc tiré ma révérence à celui-ci. J’ai une fortune personnelle, vous comprenez ; et l’Archevêque était très ennuyé — très !… Mais, moi, je pensais : pour éclairer ma religion en dehors de toute routine, ne vaut-il pas mieux, décidé à LE servir, que je fasse connaissance avec… avec L’AUTRE, ou LES AUTRES, sans lesquels lui-même ne mériterait pas d’exister ? Car il faut avouer que, dans le cas de son omnipotence absolue, sa profession ressemblerait à une sinécure, ce à quoi je ne voulais point penser un seul moment, crainte que je n’en fusse peu ou prou détaché de lui.
On apporta deux nouvelles bouteilles.
— Un soldat, je vous dis, et non pas un valet, et encore moins le valet d’un valet… Et je dis à l’Archevêque : « Ne me parlez donc pas des basses règles de notre métier, et ne me parlez pas de Dieu, avec qui je suis (j’en resterai certain in sæcula) en bien meilleurs termes que vous. Parlez-moi plutôt du Diable. Avez-vous jamais vu le Diable ?… » Il me demanda si pareille horreur m’avait été octroyée, et je fus bien obligé de lui répondre affirmativement. Oui, je l’avais évoqué et vu, l’Autre… et aussi les Autres… Cela parut faire sur Monseigneur une forte impression. Il me demanda des détails et je les lui donnai abondants. Je conclus mon exposé rapide des faits par ces mots : « Dieu devrait bien se faire voir aussi souvent que LUI, qui se montre chaque fois qu’on l’appelle honnêtement. » Et, le résultat de ce colloque, vous le voyez d’ici, n’est-ce pas ?
— A la vérité, je…
— Non, ne cherchez pas, cher vicomte… C’est trop simple ! L’internement… dans une maison de fous, entre Toulouse et Bordeaux… sur la grande ligne, vous savez ?… Oh ! ça a été très dur… Mais je me suis débrouillé. Je vous ai dit que j’avais une certaine fortune, n’est-ce pas ? Trois mois de captivité… Je priais, je priais… Dieu ne me parlait plus, même à voix basse Alors, une nuit de solitude et de désespoir, j’ai fait appel à l’Autre, qui s’est montré tout de suite, lui. Les pauvres vieux, qui disaient qu’on vend son âme au Diable, étaient des naïfs en professant qu’on était volé à ce marché ; car il ne m’a rien demandé. Nous avons causé amicalement, ni plus ni moins que de vous à moi. Nous nous sommes aperçus tout de suite que nous croyions en Dieu autant l’un que l’autre et, — ce que j’admire de sa part et dont il faudra bien que je rende compte à Dieu lors de ma dernière heure, — c’est qu’il me dit indulgemment : « Tu t’expliqueras avec Lui, plus tard… Mais, pour l’instant, ne parle plus de moi, si tu veux sortir d’ici… » Je lui ai obéi et… et me voici. Monseigneur est mort. Je n’ai pas de rancune. Ceci se passait il y a quatre ans.
« Il y a quatre ans… » Juste l’époque depuis laquelle une mort avait désorienté ma vie. Je racontai à Fiste tout ce que quiconque m’a lu peut connaître de mon histoire. Il la trouva « très intéressante » et je lui devins sympathique. Je sus, il est vrai, dissimuler certains souvenirs et certains commentaires sentimentaux, dont je prenais soin en avare.