Oh ! quatre années de vie, que c’est peu de chose, et comme c’est lourd à porter !… Il y eut le retour navrant dans la petite ville blanche et rouge ; l’affaire était classée par le Parquet comme par les Parques ; qu’Ève d’Escorral se fût précipitée dans un gouffre quercinol par irritation de me voir « fréquenter », durant que nous étions fiancés, Noëlia qu’on appelait aussi Noelle, cela ne fit de doute pour personne. Après tout, c’était possible ; et je dois reconnaître qu’on me plaignit.

Rien de plus déprimant que la pitié bénévolement consentie pour qui souffre et rage. La vie continuait. Il n’était plus question de me renvoyer à Paris dans « un état d’esprit comme le mien »… M. de Fontès-Houeilhacq commentait silencieusement l’aventure et répétait, chez nous : « C’était fatal… » sans qu’on pût lui arracher autre chose. Mon père fut très tendre et très bon. M. d’Escorral aussi. Mais celui-ci, pour le grand désespoir de ses consanguins, décida de se remarier et le fit, se trouvant trop seul sur la terre. Pour ce qui est de mon père, en revenant du Poisson frais, un soir sombre, il ne vit pas le tournant de la rive et, continuant de marcher droit, tomba de quinze mètres de haut dans le Lot, qui ne consentit à nous le rendre que trois jours après.

Alors les années continuèrent de se déployer devant moi, chacune comme un éventail aux quatre couleurs différentes. Les rêves avaient recommencé, et Celle que je voyais à présent au fond de Clarecrose, c’était ma fiancée, enchaînée et captive dans une salle plus lointaine encore que celle des Dames-en-rose. Là, il n’était plus de jour ni de nuit. Une immense détresse tombait des voûtes ou venait je ne sais d’où… Enchaînée et captive… Je n’ai jamais entendu sa voix, mais ses yeux parlaient si bien ! Ils me disaient :

— Ce n’est pas de ma faute, je te le jure ! Nous étions nés pour être forts à nous deux.

Moi, dans mon rêve, je répliquais :

— Explique-toi, raconte-moi ce qui s’est passé. Je t’aimais tant !

Alors la bouche restait close et les yeux eux-mêmes ne disaient plus rien.

L’image me suivait le jour. Quelle étrange existence ! J’allais, je venais, méprisant toutes les joies que pouvait me dispenser la vie ; une rage de plaisir régnait alors dans notre riche et paresseuse province ; vieux ou jeunes rivalisaient de débauche ; de l’or tintait jusqu’aux aurores sur les tapis verts des tripots ; de fastueuses putains nous arrivaient des grandes villes ; les filles du pays, éblouies par leurs toilettes, faisaient de leur mieux pour leur ressembler en tout au plus tôt. Une immense volupté, une infinie douceur de vivre comblait la nuit comme le jour ; je ne m’y mêlais point, mais j’en jouissais paisiblement à la façon dont peut profiter de la bonté du ciel une plante de serre, à travers un vitrage.

Et puis ce fut le printemps… Et puis ce fut l’odeur des tilleuls sur les boulevards où passaient dans le soir des couples enlacés… Et puis il y eut un autre soir où deux petites mains embaumées et fraîches vinrent se poser autour de mon front comme pour l’arracher un peu à son rêve.

— Mon Dieu, murmurait Noelle… Moi qui te cherchais à Paris ! A présent, viens.