Voici le soir, qui monte de la terre comme une plante dont la fleur s’est épanouie dans tout le ciel et dont les racines se seraient au préalable accrochées partout, même dans les âmes. Je ne sais plus d’où ni comment l’abbé Fiste et le félibre Hector sont arrivés, tant ils me semblent à cette heure, visages et paroles, peu différents de ce que poursuit ma lassitude tout ensemble heureuse et désenchantée. Le soleil est devenu rose et large derrière la brume tôt montée ; dans la véranda étroite et longue, nous nous sommes allongés sur des divans qui forment triclinium autour d’une table chargée de flacons et de bouteilles, énormes pierres précieuses grotesquement taillées : du vert, du rose, du brun… Comme la véranda fait face au soleil couchant, imaginez, contre le mur blanc et nu, ces reflets parmi le jeu mouvant des ombres des branches du jardin que mollement le vent balance. Chacun de nous caresse une pensée sans être trop sûr qu’elle existe en lui ; car s’il était simplement sûr qu’elle méritât d’exister, c’est-à-dire d’être exprimée, il la dédaignerait peut-être aussitôt…

— Et ce soir, que fait-on ? demande l’un.

— J’ai peut-être une idée, répond l’autre.

Il expose son idée. Je dois dire que c’est désormais, chez nous, une sorte de rage passive que de nous livrer aux pires fantaisies de l’esprit et des sens. Chaque soir, il faut trouver du nouveau, ce qui n’est pas toujours commode. Irons-nous, traînant derrière nous ou contre nous diverses prostituées facilement éblouies, peupler de danses et de cris les jardins d’une maison de plaisir comme il en est tant aux abords de la ville ? Ferons-nous la tournée des bouges ? Inviterons-nous les tenancières de la Rue du Canal à illuminer à notre approche, et les forcerons-nous si elles ronchonnent, à le faire sous l’œil bienveillant de la police, grâce au concours d’une cinquantaine de voyous fidèles et conduits au doigt et à l’œil par mon… homme d’affaires Durand ? Un d’entre nous a-t-il pensé à commander un dîner fin dans un bon endroit ? Nous contenterons-nous du vieux cahors, de l’omelette aux truffes et du chapon incomparables qu’on est toujours sûr de trouver à la bonne auberge Meysounave ?… C’est là que nous nous rendons en général, quand notre imagination est pauvre. Notre imagination, dans ce cas, nous saurons probablement l’enrichir un peu plus tard, chez moi, dans certaine salle sombre que j’ai fait aménager au premier étage, où il y a des peaux de bêtes et des nattes, quatre petites lampes qui brûlent doucement sous des globes de cristal dépoli et un bon Dieu d’ivoire et d’ébène qui contemple son nombril comme s’il était l’objet le plus délectable de ce monde et de l’autre.

Et voici le soir…

Noelle n’est pas encore prête. Fiste parle comme pour lui-même :

— Dieu… les Dieux… Laissez-moi tranquille. Toutes les religions arrivées à leur plus haut point de développement, j’entends quand elles sont — dans la mesure où cela se peut — déterminées et assises, ont toujours énoncé les mêmes vérités ; à tort ou à raison, elles se sont comme entendues pour déclarer blâmables ou louables les mêmes choses. Le Maître qui voulut la confusion des langues lors du bâtissement de Babel doit se plaire au jeu d’embrouiller les pensées et les actions de ses esclaves. Une religion, comme une langue, est un ensemble de symboles. Je suis polyglotte en matière de religion.

Le félibre Hector opine du chef :

— Il a raison. Mais tenons-nous-en au paganisme et au christianisme. Nos paysans, nos simples, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui voient le plus loin et le plus clair sans le savoir, ah ! je défie bien un esprit averti de discerner s’ils sont plus chrétiens que païens, si fort qu’ils soient exacts aux offices. Je vais vous dire des vers, ajoute-t-il après avoir rempli et vidé son verre de nouveau.

Voici des vers du félibre Hector :