Je savais maintenant, — je savais ou croyais savoir — la vérité sur la mort d’Ève. Mais, en écrivant ces lignes, que peut dire de précis un homme que les événements balancèrent autant que moi entre la chimère et le réel ? Quand on est sûr d’être allé à Clarecrose, on ne croit plus à rien de ce que nous offre la vie ; ses images ne sont plus que de pauvres images falotes ou vulgaires, commentées par les légendes des mots humains indigents. Noelle et moi étions allés trop souvent jadis, et ensemble, dans le monde où tout est clair sans couleurs, sans lumière et sans mots pour nous comprendre très lucidement aux pays de la Terre. Celle qui dormait nue sur les peaux d’ours n’avait-elle pas imaginé le meurtre, qui lui semblait légitime, de sa rivale ?
Je n’ai jamais eu davantage que durant les jours qui suivirent son aveu inventé ou exact une plus aveugle confiance en la fatalité, qui ne se contente pas de conduire les actions humaines, mais qui connaît aussi l’art plus difficile de nous dicter l’inaction.
III
. . . E vidi spenta
Ogni veduta, fuor che della fiera…
Inferno, canto XVII.
Cette année-là, dès la fin de janvier, un printemps étrangement précoce se promena en robe molle sur la contrée de mon exil. Le soleil, frémissant comme un bel adolescent sortant nu du bain, semblait danser pour se réchauffer lui-même, au-dessus des champs et de la ville. Vénus trop amoureuse avait-elle réveillé Adonis en avance, par rare faveur du Maître infernal ? Jamais, en tout cas, le couple amoureux que nous formions, Noelle et moi, ne m’avait paru réaliser à ce point ce qu’il attendait de lui-même, atteindre si souverainement la plénitude de la volupté dévolue aux créatures mortelles. Car à la volupté toute nue et brève s’adjoignait maintenant, comme une parure inattendue et d’autant plus précieuse, une tendresse sensuelle qui devançait et prolongeait le plaisir par une sorte de bonheur.
O violettes disséminées déjà dans notre jardin et dissimulées sous les touffes de leurs feuilles, violettes dont nos compagnons de fête comblaient notre maison, violettes aux éventaires des baraques sur les boulevards, violettes aux mains des marchandes errantes qui, jeunes ou vieilles, jolies ou laides, avaient l’air de prêtresses promenant des flambeaux de parfums ! Une chanson suffit à évoquer des mois de notre vie… Pourrai-je, moi, avant le tombeau, respirer au printemps un bouquet de violettes sans murmurer : Noelle… Noelle… et sans retrouver comme par magie, durant l’éclair d’une seconde, mes sens et mes sentiments d’alors ?
Un vrai printemps en fin de janvier, dis-je ; et, si le soleil disparaissait plus tôt qu’aux printemps ordinaires, c’est sans doute que Vénus avait hâte d’appeler l’ombre nuptiale sur les joies à elle prématurément consenties par le Dieu d’en bas.
Les plus familiers de nos familiers, l’abbé Fiste et le félibre Hector, me rejoignaient volontiers à l’heure crépusculaire où, rompu délicieusement, un peu vague, j’attendais, prêt moi-même au départ vers le cœur de la ville, que Noelle se fût définitivement trouvée belle en ses atours. Le temps aurait pu paraître se traîner pour des gens pliés à des existences ordinaires, mais nous ne nous préoccupions guère du temps ; en attendant le bon plaisir de mon amie, nous trouvions véritablement, par des soirs pareils, un plaisir ineffable à soumettre l’heure aux savantes ou nonchalantes divagations de nos discours.
Je voudrais en recueillir l’essence, de ces discours, et pointiller par endroits le papier où ma plume se hâte des étincelles fugaces maintes fois surgies de leur animation morne et désabusée. Ces soirs de printemps précoce qui furent peut-être quinze dans la réalité peuvent être aussi facilement décrits que s’ils n’avaient jamais été qu’un, tant ils se ressemblèrent.
Et voici le soir…