— Il le faudrait ! gémit Noelle,
Elle dit encore :
— Si j’avais su !
Puis, elle eut un regard de bête prise en faute ; et ce fut alors que je compris tout à fait…
Le jour naissait pâlement, Noelle avait faim… Je fis apporter du champagne et lui en donnai beaucoup à boire, en prenant soin de ne pas éveiller sa méfiance. Quand elle fut à peu près ivre, je lui dis :
— Veux-tu que nous essayions de repartir ?
— Puisqu’Elle est là, qui m’empêche d’entrer, à l’endroit où la Diole…
— Écoute-moi, Noelle, poursuivis-je en fixant mes yeux sur les siens, il n’y a qu’une façon de te faire pardonner par la morte…
— Tais-toi… tais-toi, c’est trop horrible !… Pourquoi voulait-elle me tuer ? Donne-moi encore du champagne !… J’ai été la plus forte… Il faut bien que tu voies ce qu’avait été ma terreur de ce jour-là ! Elle t’emportait pour toujours, et c’était elle qui habitait à jamais Clarecrose, où je suis d’ailleurs reçue en intruse à présent. Et pourquoi a-t-elle pris son revolver tandis qu’elle me guettait ? Moi, j’ai attrapé son bras… et le revolver est parti… et c’est la Diole qui s’est chargée de l’enterrement. Les magistrats de chez nous ne sont pas malins !… J’étais si peu restée à Vilhane, ce jour-là, que j’avais couru deux bonnes heures à travers la forêt, comme folle… J’étais folle ! Elle était folle aussi… Donne-moi encore du champagne et fiche-moi la paix ; j’ai sommeil.
Elle dormit comme elle dormait toujours ; elle avait oublié le lendemain la confession qu’elle m’avait faite dans l’ivresse, la lassitude et l’énervement. Elle fut de nouveau, sans éprouver le besoin de s’en plaindre, celle qui se sent exilée non seulement du songe rare mais de la vie ordinaire ; elle montra plus que jamais devant les choses et les êtres une apparence de petite demi-divinité déracinée d’un espace et d’un temps autres que les nôtres et qui lui eussent mieux convenu.