IL A ÉTÉ TIRÉ :

20 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 20

A A.-FERDINAND HEROLD

C’est au lycée, mon cher ami, — et voici bien cinq ans, déjà, — que j’écrivis M. de Tournèves. Il y paraît, peut-être, mais je n’en chéris pas moins ce premier né. Vous en fûtes quelque peu le parrain, puisque, dès cette époque, une excellente revue me fit, grâce à vous, la joie de l’accueillir. Il vous revient, par conséquent, de droit. Mais je voudrais aussi que votre nom placé en tête de ce petit conte signifiât l’estime où je tiens un lettré charmant et l’affection que je porte à un ami parfait.

Ch. D.

En l’âme imaginons avoir ne sçay quoy de subtil et celeste, et souventes foys nous complaisons en nobles resveries ; et toutes foys demourons les piés en fange, au tant que porcs et aultres vilaines bestes…

Montaigne.

I

Au printemps de 1796, Monsieur le vicomte de Tournèves revint des Iles.

Du trois-mâts où gesticulait, se démenait et criait le capitaine de Loges, écarlate en sa familière colère, il débarqua gaillardement sur le quai Nantois avec ses sacs d’or, ses singes et ses négresses. Il ne savait où il irait, en attendant d’acheter le château qui abriterait sa retraite ; comme il la voulait délicieuse, il entendait ne point se presser, afin de mieux choisir. Le capitaine lui parla d’un oncle à lui, de bonne naissance et de grand âge, qui ne refuserait pas d’offrir pour quelque temps l’hospitalité à un gentilhomme comme M. de Tournèves, non plus qu’à ses sacs d’or. Ceux-ci furent hissés à grand’peine sur une voiture. Le capitaine appela un jeune maraud déguenillé et fort mal en point qui baguenaudait au soleil, puis le pria de s’atteler à la voiture et de la conduire où on lui dirait, pour quoi il aurait un écu ; le maraud ayant assuré qu’il n’en aurait point la force, si on ne lui donnait deux écus au moins, il obtint aussitôt des injures et des coups de botte, ce qui le décida.

Derrière lui marchaient M. de Tournèves et le capitaine, au bras l’un de l’autre et appuyés sur leurs hautes cannes d’ébène. M. de Loges, rude le plus souvent et malgracieux, savait, quand il voulait, être bénin et courtois. M. de Tournèves était son plus vieil ami. Ils avaient le même âge, et leurs destinées s’étaient ressemblées singulièrement ; de compagnie, au temps du roi Louis, ils avaient couru les brelans et les filles et s’étaient trouvés ruinés à peu près à la même époque. Avec ce qui lui restait, M. de Loges était parti pour l’Amérique ; M. de Tournèves avait préféré se marier. Cela ne lui avait point réussi. Il n’avait pu s’accoutumer à sa femme qui était riche, mais acariâtre, avaricieuse et laide en surcroît. Un beau jour, le vicomte prit sa canne à pommeau d’argent, sa perruque la mieux accommodée, et sortit, après avoir baisé la main de Mme de Tournèves, comme d’habitude. Il ne rentra pas le soir, non plus le lendemain. Il était parti pour les Antilles avec M. de Loges, sur un des bâtiments à l’aide desquels celui-ci transportait depuis quelque temps des produits divers d’un monde à l’autre, à grand renfort de jurons.

Dès son arrivée M. de Tournèves acheta sur le conseil de son ami une usine à fabriquer du rhum ; il ne la paya point, car il possédait pour toute fortune sa canne à pommeau d’argent et une petite tabatière d’or. M. de Loges répondit de lui. Le vicomte fabriqua donc du rhum. Il en profita pour en boire beaucoup, mais en vendit encore davantage. Au bout de deux ans, il régnait sur un peuple nombreux de noirs. Il les battait fortement et ils lui étaient dévoués. Il prit tout à fait les mœurs du pays, et se réjouit de voir que, la maréchaussée n’y existant point, il lui était facile d’agir véritablement avec la désinvolture d’un gentilhomme. Le vendeur de l’usine étant mort, son fils, qui était de mère quarteronne, vint demander à M. de Tournèves de bien vouloir penser à régler le dû ; mais, sans doute, M. de Tournèves croyait qu’il ne devait que des coups à un homme de couleur ; il lui en fit distribuer copieusement par ses gens ; l’autre comprit qu’il avait eu tort et se le tint pour dit.