Le vicomte vit tous les jours prospérer ses affaires et son contentement. Les années coulèrent vite, molles et fleuries. Parfois, M. de Loges apparaissait, tandis que son brick faisait relâche, pavillons déployés, dans la rade ensoleillée de la ville, Puis, de trois ans, on ne le revit plus. Enfin, un jour, M. de Tournèves trouva son laquais en larmes : un blanc était venu, qui lui avait rudement tiré les oreilles pour ne s’être pas assez profondément incliné à son approche. M. de Tournèves adjoignit un grand coup de pied à cette correction méritée, puis se dirigea vers le port, assuré que le capitaine était là. Il reconnut de loin sa haute taille et ses jurons. Ils s’embrassèrent et partirent pour la maison blanche que venait de faire construire M. de Tournèves sous les cocotiers aux palmes flexibles et les bananiers dont les feuilles immenses s’agitaient comme des éventails à la moindre brise.

Parmi les cris des perroquets et les conversations gazouillantes des nègres, le vicomte interrogea son ami sur ce qui se passait en France : il avait entendu parler de choses surprenantes, auxquelles il ne croyait pas. Le capitaine le tira de son erreur : la canaille avait pris les armes, on avait fort bien tué le Roi et tous les gens de qualité qu’on avait pu trouver. Cette révolution, comme on disait, avait eu les plus fâcheuses conséquences ; le pays était triste, ruiné, les mauvais lieux étaient fermés, et l’on ne voyait plus de jolies filles. Le vicomte demanda au capitaine s’il avait entendu parler de Mme de Tournèves. Celui-ci répondit que non et ajouta :

— On l’aura sans doute tuée, comme les autres.

— C’est probable, dit M. de Tournèves, car elle portait mon nom, qui est illustre.

M. de Tournèves se félicita d’autant plus de ne point être resté en France. D’ailleurs, il ne regrettait pas son pays et ne pensait guère à y revenir. Il avait laissé pousser sa barbe et adopté des vêtements en coutil blanc, à galons d’or : il allait, vénéré comme un roi, parmi ses noirs, la mine réjouie, l’haleine fleurant le rhum, la jambe leste, la main prompte ; peu à peu, cependant, il se faisait plus doux avec les esclaves ; il était charmé par leur douceur et leur humilité souriante, leurs âmes enfantines et inoffensives. M. de Tournèves n’était pas cruel avec les animaux ; des chiens et des singes gris nombreux fraternisaient en sa maison, luisants et grassement nourris. Il finit par considérer les nègres comme des singes d’espèce inférieure et, dès lors, ne les accabla plus du mépris qu’il professait à coups de rotin vis-à-vis de la canaille humaine.

Aussi bien, il commençait à n’être plus insensible au charme des femmes du pays ; déjà il avait été forcé de leur accorder une ardeur inimitable aux jeux d’amour. Il devint amateur, rechercha avec soin les beautés bronzées ; il vit que, toutes jeunes, elles avaient des dents éblouissantes, les seins étrangement fermes et droits, et des yeux éloquents ; leur charme était incontestable, et M. de Tournèves le reconnut ; il apprécia leurs naïves attitudes lascives, et leur souplesse de jeunes bêtes ; il peupla sa maison des plus belles filles qu’il trouva dans l’île, et se réjouit de ressembler de plus en plus au Grand Turc : il avait son pouvoir illimité et, comme lui, un sérail ; il en fit les honneurs au capitaine, à sa première escale ; celui-ci applaudit fort à l’idée et goûta l’exotique parfum des fleurs de ce jardin où, libéralement, il lui avait été permis de cueillir celles qui lui plairaient. Le plaisir intense que retirait le vicomte de ses multiples amours avec les noires fut cause que sa reconnaissance s’étendit à leur race. Au respect que son nom et sa fortune lui attiraient vint se mêler la réputation louangeuse d’une peu commune bénignité. M. de Tournèves s’en réjouit doucement en son égoïsme.

Un jour, le capitaine se trouvant dans l’île, M. de Tournèves était assis avec lui sous la véranda, parmi les fleurs ; les singes grimpaient autour d’eux, guignant les pâtisseries qu’ils mangeaient nonchalamment, le rhum qui brillait sur leur table, pailleté d’or, dans les fioles à long col, et leurs verres remplis de vins de France. Le vicomte avoua que peu à peu sa belle sérénité l’abandonnait. Il se sentait des roideurs dans les membres, et avait remarqué récemment la blancheur clairsemée de ses cheveux. M. de Loges se reconnut sans peine une âme pareille à celle de son ami ; les embruns des mers le fatiguaient et il n’était plus assez jeune pour courir toute l’année au gré des vents ; sa poitrine devenait faible, il ne jurait plus qu’à voix enrouée. Mélancoliquement, ils s’aperçurent que l’âge venait. Par contraste, ils évoquèrent leur jeunesse, les mémorables parties de brelan et les fins soupers chez les filles. Ils furent nostalgiques et émus. M. de Tournèves secoua les cendres de sa courte pipe de terre rouge, sans pouvoir en faire autant de celles qui s’amoncelaient sur son cœur.

— Monsieur, dit-il au capitaine, je ne regrette pas la vie que j’ai menée aux Iles. Mais j’étais venu ici pour m’enrichir. Il me semble que je n’y ai point failli. Il ne me reste donc plus qu’à retourner en France. Avez-vous une place pour moi sur votre brick ?

— J’allais vous en proposer une. D’ailleurs, Monsieur, nous qui accomplîmes ensemble nos premiers combats, nous prendrons ensemble notre retraite. Me voici suffisamment fortuné. Je me fais aménager en mon pays une maison où je compte terminer mes jours. Je vous félicite d’imiter mon exemple.

Peu de temps après, M. de Tournèves quittait l’île, escorté jusqu’au brick d’une foule de nègres en pleurs ; mais il ne put se décider à se séparer de son sérail, et l’emporta avec ses singes et ses sacs d’or. Et c’est ainsi qu’après vingt-cinq ans d’exil fortuné et deux mois de traversée, la mer ayant été belle, M. de Tournèves débarqua gaillardement sur le quai Nantois avec ses sacs d’or, ses singes et ses négresses, et revit la terre de France, sans émotion.