On installa les négresses dans une chambre, les singes dans une autre : la vieille chambrière de Mme de Landerray, Dorothée, conjura par de nombreux signes de croix les puissances assurément terribles de ces démons mâles et femelles, petits et grands, velus et noirs, criards et rieurs qui envahissaient la demeure taciturne, studieuse et dévote. Par les soins intéressés de M. de Landerray, le capitaine et surtout le vicomte furent proprement logés.

Ils sortirent. M. de Tournèves se fit habiller au goût du jour. Il se trouva le visage rajeuni sous la perruque, tombée sa barbe grise, et se reconnut grand air avec son col haut, son chapeau élevé et étroit en croissant de lune, sa redingote ample et son pantalon vert pâle que serraient au mollet des bottes de cuir verni.

M. de Tournèves et M. de Loges se promenèrent ensuite sur le mail ; ils admirèrent les femmes, apprécièrent les modes antiques et les péplums indiscrets qui dévoilaient aimablement un sein de neige ou une jambe parfaite ; ils reniflèrent des parfums aigus et frôlèrent des démarches coquettes ; deux jeunes personnes aux rires frais accueillirent leurs œillades, et consentirent sans trop de peine à les emmener chez elles. Ils y firent porter du cabaret voisin un repas succulent, ayent fort goûté du reste certains autres mets qui, au préalable, avaient satisfait leur gourmandise. Le balthazar se prolongea avant dans la nuit, et ne cessa point que n’eût été bue la dernière des nombreuses bouteilles dont M. de Loges avait fait sauter les goulots, un à un, du tranchant d’un couteau, habilement.

Ils ne rentrèrent qu’à l’aube, vacillants et vagues, comme les étoiles qui pâlissaient et s’éteignaient dans le ciel frissonnant et mouillé. Ils riaient fort et parlaient haut. Ils ouvrirent la porte avec peine, et tombèrent plusieurs fois dans l’escalier ; leurs chutes renversèrent un guéridon ; il supportait une urne antique, honneur du musée scientifique de M. de Landerray ; elle se brisa à grand fracas. Le vieillard apparut, blême, et manqua de s’évanouir en constatant le désastre ; la chambrière Dorothée sortit de chez elle, terrifiée. M. de Loges et M. de Tournèves étaient couchés à plat ventre sur les débris de l’urne. Ils vomissaient lentement, avec des hoquets graves. Des bruits divers et lamentables emplirent la maison. Aux gémissements de Mme de Landerray réveillée, aux cris de terreur de Dorothée, aux balbutiements coléreux et timides du savant, aux hoquets des ivrognes se mêlaient les cris des singes, compatissant aux douleurs de la guenon Gothon, qui accouchait.

Depuis, des scènes semblables troublèrent perpétuellement le silence mélancolique de l’hôtel, et la perspective d’un cadeau généreux ne consolait guère M. de Landerray, d’autant qu’elle restait, en somme, hypothétique : quand il laissait entrevoir à M. de Tournèves la gloire qu’il y aurait pour un homme riche à favoriser les progrès de la science, celui-ci lui prêtait une oreille polie, mais distraite. Les deux amis, au retour de leurs promenades nocturnes, réveillaient régulièrement tout le monde et causaient de considérables dégâts ; les singes s’échappaient, rôdaient, maraudaient, poursuivaient les volailles dans la basse-cour et, quand ils en avaient saisi une, se réjouissaient grandement de la plumer vivante. Un jour, l’un d’eux entra dans la chambre de Mme de Landerray, la tira par le bas de sa robe et, l’ayant considérée avec gravité, lui pissa tranquillement contre les jambes ; la pauvre dame poussa des cris déchirants et s’évanouit. Depuis, elle vit sans cesse en imagination des singes autour d’elle et tomba dans la plus noire mélancolie. D’autre part, Dorothée s’était aperçue que les négresses s’introduisaient nuitamment chez ces messieurs ; elle conçut une horreur profonde de ces commerces, qui lui paraissaient presque choquer la nature ; ses signes de croix devinrent plus fréquents, et elle finit par ne plus sortir de chez sa maîtresse, craignant de rencontrer, obscure dans l’ombre des couloirs, une de ces créatures équivoques, qui avaient des rires de démons, l’impudeur des sorcières, et la noirceur du Diable.

Le ciel prit pitié de M. de Landerray au delà de ses espérances. Il possédait une propriété depuis longtemps abandonnée, à côté de celle qu’avait achetée M. de Loges. Celui-ci, ayant emmené M. de Tournèves un jour qu’il allait surveiller ses ouvriers, lui montra dans les arbres un toit d’ardoise, que surmontait une girouette mal équilibrée.

— Voici, Monsieur, le château de la Guénardière : il appartient à M. de Landerray. J’ai réfléchi que vous pourriez lui acheter ce domaine, et qu’ainsi vous seriez mon voisin ; cela me charmerait, j’espère que vous n’en doutez point. Je pense, d’ailleurs, qu’on vous le laisserait à bon prix, et qu’à peu de frais vous en pourriez faire une habitation charmante.

M. de Tournèves s’éprit de l’idée et s’en ouvrit à M. de Landerray. Celui-ci accepta aussitôt les conditions de l’achat, supputant qu’avec les dix mille écus que lui proposait le vicomte il pourrait partir pour la Grèce. Il reçut la somme immédiatement et, tandis que, pour la tacite joie de la maison, M. de Tournèves se dirigeait vers la Guénardière, il fit ses préparatifs de départ.

Mais, à quelques jours de là, une statue de marbre lui tomba sur la tête, tandis qu’il voulait l’atteindre sur le dernier étage de sa bibliothèque. Il chut avec elle et, comme elle, ne se releva pas. Ainsi mourut M. de Landerray, qui n’avait pas eu de chance dans sa vie.

III