Le parc de la Guénardière plut à M. de Tournèves. Depuis longtemps, nul jardinier n’était passé par là ; la nature avait rendu leur liberté aux sèves fantasques, et laissait la terre vivre à son gré sa vie violente et silencieuse. Les rosiers étaient redevenus sauvages, et enlaçaient de pousses hardies les branches des arbres voisins ; le buis des bordures avait grandi, débordant sur les allées herbeuses ; dans les parterres, les fleurs s’étaient reproduites d’elles-mêmes, dessinant sur les pelouses de nouveaux parterres imprévus et charmants ; les bassins et les canalisations s’étaient brisés ; l’eau se répandait çà et là en ruisselets, surgissait en sources, s’étalait en étangs où nageaient de vieux cyprins déteints et paresseux. Les arbres qu’on ne taillait plus s’étaient épaissis, couvraient la maison d’un berceau feuillu ; le lierre vivace étreignait les murs, glissait sur les marches du perron, comme une cascade immobile, verte et sombre. M. de Landerray avait aimé à placer dans son parc des statues de divinités antiques : à présent, sous les jets d’eau, les sirènes qu’écaillaient les lichens semblaient vivantes, et vivants aussi dans les bosquets les sylvains qui se veloutaient sournoisement d’une toison de mousses dorées.

M. de Tournèves se plut à retrouver dans cette effusion de la nature redevenue sauvage un peu de la grandeur désordonnée des forêts vierges qu’il avait vues en son séjour aux Iles. Il lui sembla que ses négresses et ses singes seraient en leur place à la Guénardière, et il se réjouit à l’avance de cette harmonie inopinée. Il se contenta de faire réparer la maison et de la meubler confortablement. Il eut des jardiniers, mais pour le verger seulement, car il était friand de fruits ; il ne voulut point se rendre à leur prière de ratisser les allées du parc, de corseter ses naïades et de peigner décemment les chevelures des nymphes bocagères.

M. de Tournèves vécut en sage ; il jouissait avec sérénité de sa vie et, soucieux de la prolonger, car elle lui paraissait belle, il la réglait philosophiquement ; il tempérait même sa paillardise et sa gourmandise, ce qui faisait dire à M. de Loges, en manière de plaisanterie, que son voisin finirait moine. M. de Tournèves le laissait parler, et souriait d’une façon entendue et satisfaite. Il s’astreignait bénévolement à une régularité d’horloge, surveillait la façon dont on préparait les plats qu’on lui servait, et la teinte de ses urines. Au saut du lit, il prenait un lavement de mauve, puis, la tête au chaud en une calotte de drap exotique où étaient brodés des colibris et des feuilles de bananiers, il s’asseyait avec soin sur un vase de nuit de forme bizarre, rapporté aussi des Antilles et qui, peint d’oiseaux et de fleurs du pays, ressemblait quelque peu au couvre-chef familier de M. de Tournèves. Devant lui, son singe favori, le jeune François, fils de Gothon, qui ne le quittait pas, le regardait attentivement, et ses yeux allaient tour à tour de la calotte qui protégeait la tête de son maître à celle où se dissimulait son visage inférieur. Apparemment son esprit établissait des relations mystérieuses entre ces deux objets.

M. de Loges, de goûts moins sédentaires, allait souvent à Nantes, et parfois ses bordées le conduisaient jusqu’à Paris. Il en revint un jour avec la mine radieuse de quelqu’un qui en a de bien bonnes à conter :

— Monsieur, dit-il au vicomte, j’ai à vous donner des nouvelles de votre fils.

M. de Tournèves resta stupéfait et leva les bras au ciel. M. de Loges continua :

— J’étais, il y a huit jours, chez une femme où la société parisienne fréquente assidûment. J’y rencontrai un jeune homme de bonnes manières et d’aimable tournure, qu’on me présenta ; je fus surpris, je l’avoue, quand j’entendis son nom : M. de Tournèves. Je m’attablai avec lui dans le salon de jeu ; il me gagna deux cents louis. Après quoi, je crus pouvoir me permettre de lier conversation avec lui ; je lui dis que j’avais connu aux Iles un gentilhomme qui portait son nom. M. de Tournèves m’écoutait attentivement ; quand il sut la date où vous aviez quitté la France, son attention s’accrut. Je cessai de parler ; il réfléchit quelque peu et se contenta de dire : « Ce M. de Tournèves est mon père, sans nul doute. » Je lui contai ce que vous étiez devenu, et notre amitié. Nous causâmes alors longuement ; il m’apprit qu’il était né sept mois après votre départ. Il est marié, et fort bien ; j’ai vu sa femme, qui est des plus jolies. Je vous félicite, Monsieur, de votre fils et de votre bru. Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. M. le chevalier m’a dit en prenant congé : « Veuillez faire savoir à mon père que je serais curieux de le connaître autrement que par le mal que Mme de Tournèves, ma mère, m’en a dit. » Rassurez-vous, Monsieur, Mme de Tournèves, votre épouse, est morte.

M. de Tournèves trouva l’aventure amusante ; puis sa joie se teinta légèrement d’émotion. Il se fit sur-le-champ apporter son écritoire, et dépêcha une lettre à son fils, le priant de venir à la Guénardière sitôt qu’il pourrait. Cela fait, il congédia M. de Loges, car c’était l’heure où il avait accoutumé de faire la sieste, et il s’endormit tranquillement.

M. le chevalier et sa femme arrivèrent à quelques jours de là. Tout fut fait pour le mieux. M. de Tournèves les attendait sur le perron, en ses plus beaux habits ; par la porte entr’ouverte apparaissaient dans l’ombre les robes voyantes, les dents blanches et les yeux brillants des négresses averties. Les singes se jouaient sur la grille de fer forgé. Le vicomte accueillit ses enfants avec la meilleure grâce du monde, baisa la main blanche et potelée de sa bru, et embrassa son fils. M. de Loges, qui était là, avait fait les présentations. Ensuite le vicomte offrit son bras à Mme de Tournèves, et on passa dans le salon à manger, où une collation délicate était servie.

— Monsieur, dit M. de Tournèves à son fils, je suis charmé de vous voir. Je regrette fort, soyez-en assuré, que feu Mme de Tournèves ait été cause que notre connaissance ait été ainsi retardée. Il n’y va point de ma faute, quoi que vous en puissiez penser, vous qui avez le bonheur de posséder une épouse exquise et qui ignorez combien on est gêné de vivre perpétuellement avec une femme comme Mme votre mère ; car elle était fort désagréable, sauf le respect que je lui dois pour l’amour de vous.