La femme du chevalier méritait les compliments de M. de Tournèves. Elle avait la peau d’une blancheur éblouissante, la taille bien prise, une figure gracieuse et hautaine ; son pied nu était délicieux en ses sandales lacées à la grecque ; ses lourds cheveux d’un blond roux s’échappaient toujours des bandelettes qui voulaient les retenir ; elle avait des regards chaleureux, les narines minces et battantes et des lèvres toujours entr’ouvertes comme pour attendre des baisers, toutes choses qui révélaient un tempérament ardent et voluptueux.

On vécut en bonne entente à la Guénardière. M. le chevalier aimait sa femme et la chasse ; il puisait aux exercices de celle-ci l’énergie nécessaire à satisfaire les exigences de celle-là ; tous les matins il courait les cerfs et les lièvres, mangeait de grand appétit et conservait, grâce à ce régime, un teint frais et reposé ; pourtant il bataillait en de nocturnes luttes qui devaient être chaudes à en juger par les yeux de Mme de Tournèves, lesquels étaient singulièrement brillants et battus, quand elle descendait au matin, alanguie et jolie, en une ample robe flottante.

En l’absence du chevalier, M. le vicomte tenait compagnie à Mme de Tournèves. Elle aimait les histoires amusantes et risquées qu’il lui débitait en une bonne grâce parfaite, et elle était charmée des attentions perpétuelles, des soins presque amoureux dont il la comblait. Le matin, il frappait doucement à sa porte ; depuis longtemps déjà le chevalier chassait ; M. de Tournèves s’asseyait au chevet de sa bru et commençait à l’entretenir. Il humait soigneusement l’odeur jeune et fraîche qui s’exhalait de sa demi-nudité ; quand un sein apparaissait hors de la chemise légère de linon, il ne manquait pas d’exprimer bien fort la joie qu’il retirait de l’aubaine.

Un jour, un pied blanc délicat et menu s’évada des draps ; M. de Tournèves demanda d’y poser ses lèvres, ce qui lui fut accordé ; elles furent gourmandes et s’attardèrent : on ne s’en fâcha point. La jeune femme n’était pas insensible à ces mignardises ; elle aimait à sentir rôder les convoitises autour d’elle ; elles lui semblaient la preuve la plus certaine de sa beauté, à laquelle elle tenait, puisqu’elle lui garantissait des joies dont elle était friande. D’ailleurs, comme le chevalier comblait ses vœux, elle ne l’aurait trompé pour rien au monde ; mais, avec le vicomte, la galanterie ne pouvait être que plaisante et badine ; elle y prenait donc d’autant plus de plaisir qu’en jouant avec le feu elle ne croyait point risquer de se brûler.

Quand Mme de Tournèves se levait, M. le vicomte se retirait en soupirant. Il ne rentrait que lorsqu’il s’entendait appeler. Un jour, il se trompa, ou prétendit s’être trompé, et entra trop tôt. Mme de Tournèves était à sa toilette, nue à mi-corps. Les bras relevés, elle tordait les flots d’or de ses cheveux ; M. le vicomte vit en un éblouissement l’éclat de sa chair, l’ombre soyeuse et duvetée de ses aisselles, et les pointes fleuries de ses seins cambrés ; elle se retourna ; elle tenait entre ses dents lamineuses un peigne d’argent ciselé : elle ne dit mot, car elle avait peur que le peigne ne s’abîmât en tombant.

M. le vicomte restait immobile, près de la porte, ne sachant quelle contenance prendre ; il balbutia quelques excuses et se prépara à sortir. Mme de Tournèves avait fini de nouer ses cheveux ; ses mains délivrèrent sa bouche, qui put parler ; elle dit simplement, sans embarras :

— Vous pouvez rester à présent, puisque aussi bien je n’ai plus grand’chose à vous cacher ; asseyez-vous et demeurez coi.

Dès lors, le vicomte assista à la toilette de sa bru. Il en concevait une volupté intense et amère. Il s’asseyait loin d’elle et la contemplait, la bouche close et un léger frémissement au coin du nez. Peu à peu, il osa s’approcher d’elle ; il lui tenait le miroir ou l’aidait à rassembler ses cheveux ; il se grisait de leur odeur, et l’envie contenue de couvrir de baisers la nuque fraîche qu’il avait tout près de ses lèvres le remplissait d’un tel trouble qu’il n’y voyait plus, et que, quand il voulait parler, sa voix mourait dans sa gorge.

Un matin, Mme de Tournèves, prête à descendre, s’aperçut que ses sandales n’étaient point lacées ; elle s’assit sur une chaise longue et tendit son pied au vicomte. Il s’agenouilla devant elle et enroula les cordons de soie rose tendre autour de la cheville, puis du mollet de la jeune femme. Il s’attardait à cette aimable besogne et embrouillait volontairement les cordons. Mme de Tournèves souriait de sa bouche humide et mi-close, charmée d’inspirer un désir violent et d’ailleurs agréablement chatouillée. Le petit singe François qui se trouvait là, comme d’habitude, regardait la scène de ses yeux narquois, attentivement, comme s’il avait compris que quelque chose d’extraordinaire allait se passer.

M. le vicomte ayant jugé que, pour la seconde jambe, son travail était défectueux, le recommença avec un zèle louable. Quand les cordons furent noués, ses mains se levèrent, puis se reposèrent tout près d’un genou rosé. Celle à qui il appartenait ne bougeait pas et souriait toujours. M. le vicomte pâlit, puis rougit violemment, sa bouche grimaça et des flammes passèrent dans ses yeux ; soudain sa tête disparut, et c’est alors que Mme de Tournèves sentit des lèvres indiscrètes grimper le long de ses cuisses, et un souffle désordonné l’échauffer à travers ses dentelles les plus intimes. Un peu surprise, Mme de Tournèves hésita un instant si elle succomberait ; en une seconde, elle envisagea la situation, comprit qu’en l’occurrence elle n’avait rien à gagner à une infidélité, et se décida : elle se souleva rapidement, puis, ayant appuyé son pied sur la poitrine du vicomte, elle le repoussa, et s’enfuit en un éclat de rire, tandis qu’il tombait sur son séant, battant l’air de ses bras effarés, et que le petit singe François, terrifié, bondissait et grimpait en criant le long d’un rideau.