Seulement, comprenant qu’il lui était difficile à présent de continuer avec son beau-père le jeu auquel elle avait pris tant de plaisir, Mme de Tournèves, la nuit suivante, au cours des baisers, confessa à son mari qu’elle s’ennuyait à la Guénardière et le supplia de rentrer à Paris. M. le chevalier n’avait rien à refuser à sa femme, en la posture où il était. Il lui promit qu’il avertirait son père d’un départ prochain.

Il eut lieu trois jours après. M. le vicomte accompagna son fils et sa bru jusqu’à leur carrosse, la tête basse et des larmes aux yeux. M. le chevalier fut fort ému de la tendresse que lui manifestait un père si longtemps méconnu. Dans le fond de son âme, il ne put s’empêcher d’être sévère pour feu Mme de Tournèves, sa mère, qui avait défavorablement jugé un homme d’esprit aussi exquis et d’un cœur aussi sensible.

IV

Monsieur le vicomte de Tournèves essaya d’oublier. Il s’efforça de retrouver sa vie d’autrefois. Pour y reprendre goût, il ne s’en ménagea plus les plaisirs. Il faisait porter à ses repas les meilleures bouteilles de sa cave et tâchait d’éprouver encore dans son sérail des joies qu’il avait jadis appréciées. La saveur du vin ne lui fit point oublier celle qu’il avait imaginée à une chair blanche et nacrée, où s’étaient complus ses regards ; les beautés de bronze, qu’il étreignait sans conviction, évoquèrent nettement par contraste une beauté plus chère, qui était d’ivoire. Il devint taciturne et mélancolique ; souvent il s’enfermait dans la chambre où de si douces et rapides heures s’étaient écoulées pour lui ; il essayait de percevoir encore un peu d’un parfum qu’il avait aimé ; il flairait les draps du lit qu’il n’avait point voulu qu’on enlevât, et les tentures.

L’ennui s’ajouta naturellement à sa tristesse. Il regretta les lointaines Antilles et s’irrita de n’y avoir point passé ses dernières années. Il se remémorait avec un regret cuisant les jours qu’il y avait vécus, heureux sans arrière-pensée. M. de Loges visitait son ami fréquemment, essayait de lui rendre courage et de le guérir de cette étrange et soudaine maladie, dont il ignorait les causes.

— Monsieur, vous me paraissez atteint d’un mal pareil à celui dont la jeunesse d’aujourd’hui souffre sans raison ; on conte qu’un auteur allemand vient d’écrire un livre si désespérant que les jeunes gens éprouvent une sorte de joie à se suicider après l’avoir lu. Voilà qui est bien ; mais vous êtes trop vieux, ce me semble, pour être pris de cette maladie, qui naît chez eux à propos de tout et de rien, même à propos de l’amour. Si je ne me trompe, ce n’est pas ainsi que nous l’entendions, et il est bien tard pour changer ; ce n’est plus à notre âge qu’on suit la mode. Croyez-moi, vous avez encore un assez grand nombre d’années à vivre ; veuillez continuer à être heureux ; vous êtes riche et libre : imitez-moi ; je pars pour Paris dans quelques jours. Je vous emmène, si vous le voulez ; peut-être la Guénardière a-t-elle sur vous une fâcheuse influence ; vos idées noires resteront accrochées aux branches du parc et sans doute, au retour, ne les y retrouverez-vous plus.

Mais M. de Loges partit pour Paris tout seul.

Privé de lui, le vicomte s’abandonna tout entier à ses souvenirs ; il en cultiva passionnément et douloureusement l’amertume. Peu à peu, la claire image de Mme de Tournèves s’idéalisait en son esprit ; il oublia les charmes charnels qui la lui avaient fait désirer, et ils ne demeurèrent en sa mémoire que sous l’espèce d’un nimbe de grâce autour de l’image de l’amour parfait, en laquelle il avait transformé son souvenir. Alors M. de Tournèves constata que jamais il n’avait éprouvé en sa vie amoureuse cette passion que l’ardeur même de sa flamme purifiait ; il se persuada facilement qu’il n’avait jamais connu le bonheur et qu’il n’en avait étreint que l’illusion ; il ne songea pas un seul moment que, si Mme de Tournèves avait cédé, il l’aurait aimée comme toutes les autres, sans plus.

Il vieillit rapidement, à tel point que M. de Loges ne put retenir, à son retour, un geste de surprise ; il n’échappa point à M. de Tournèves, qui sourit tristement.

— Monsieur, lui dit M. de Loges, je suis sans doute suffisamment votre ami pour me croire autorisé à vous demander formellement les causes de votre mal ; je voudrais les connaître, afin de pouvoir vous guérir…