Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme, insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de sa jeunesse ; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie, il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre.

— Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très tendre.

Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit :

— Faites entrer Mme de la Gontrie.

Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère ; elle chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le coucou vint faire son apparition : « Coucou!… coucou!… » Cette voix indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya :

— Ma belle-sœur, je…

Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria :

— Gaupe!

Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite.

Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de silencieuses larmes coulèrent sur ses joues ; alors ma mère se rapprocha d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu l'habitude d'être cajolée ; sa douleur contenue se donna libre cours ; ses sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel. Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point ; ces larmes mirent ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai ; et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là, elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma conduite sur celle de ma mère ; de moi-même j'allais embrasser ma tante et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut la première fois que je vis son sourire.