On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma mère calmèrent ma tante ; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions récentes.

Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie :

— Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle ; je la connais, elle s'en lassera très vite.

— Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec Cécile Laubamont.

— Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues?

— C'est lui-même ; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie. Elle est jolie comme un cœur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer qu'elle est à moi… Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le parc…

Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux ; la journée promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon cœur.

Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave, on atteint un petit bois au pied même de la montagne ; le Gave fait un coude brusque dans un étroit ravin et disparaît ; la route s'arrête là ; un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs ; au bout de ce sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château presque ruiné : c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le fatilié[2] ; et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres… A l'endroit où la route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois ; quand on connaît les lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine : aux sapins et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis ; et voici encore des bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison ; c'est une longue chartreuse ; on accède à la grand'porte par un perron fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes ; une d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles, encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre de leurs babines baveuses ; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend devant la maison ; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une sirène ; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que je l'ai vue pour la première fois ; car aujourd'hui les rideaux blancs ne sont plus là ; les fenêtres sont closes ; les quatre grands chiens, serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas ; et, comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant une tempête d'hiver…

[2] Sorcier.

Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait ; le bruit de mes pas lui fit lever la tête ; je vis son visage à travers de lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder mieux. Et ma tante dit :