— C'est ta petite amie Lilette ; embrassez-vous.

Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps, étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans le sable ; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur moi ; je dis à Lilette :

— Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons pas l'habiter…

Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés?

Le premier jour, le premier jour! La vie commence : un château bâti dans du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où… Une petite fille que l'on rencontre… Ce n'est rien qu'un bébé charmant, frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas vers elle ; une pauvre femme au cœur blessé t'a dit : « Embrasse-la ; voici ta petite amie. » La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur ; on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres. Le baiser enfantin a scellé le pacte ; tu viens de regarder ton destin en face ; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille, c'est toute ta vie…

Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.

Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes ; elle est apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer, de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus : pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!… Ah! de tout mon cœur, je lui souhaite de penser cela… Et pourtant, lorsque je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront, Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte lorsqu'il fera rouvrir les portes closes.

Lilette n'était pas là et la pluie tombait.

Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit. Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas à leur donner toute la valeur de la réalité.

Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte? Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur. Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre compte : j'avais vu la Dame blanche ou le loupérou[3]. Et, plus tard, dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil s'expriment déjà comme si elles rêvaient :