[3] Loup-garou.
— Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le loupérou, quand nous passions sur la route?…
Maman souriait, haussait les épaules et disait :
— Allons, dors.
Sa douce moquerie me vexait profondément ; mais ne faisait que m'assurer davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés.
Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais fermée… Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!… n'était-elle pas la même que Sœur Anne, elle qui tous les soirs faisait semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était arrivé si à propos… Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?… Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir, qu'à retrouver la clef-fée… Tels étaient les raisonnements que je me tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de désœuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse ; tout à coup, convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à haute voix :
— Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en l'air ; je le sais : tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse…
Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité affolée ; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais :
— Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si vrai.
Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien doucement :