— Est-ce que tu me permets d'aller jouer?

Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et, d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique, je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave, par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas ; je ne risquai donc rien à la pousser ; je le fis… Et, soudain, j'entendis grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil, qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le corridor sombre.

J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement ; à présent, la table sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un tableau ; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple ; mais c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je dois le regarder encore… J'y pense : il paraît que Léonard de Vinci inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique ; d'où l'attrait singulier qu'a le visage de cette femme ; on me conta même jadis que d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'œuvre trop longtemps : peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand magicien? — Peut-être.

Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement, ils frappent de verges ses fesses nues ; le marmot divin pleure d'indignation et de rage ; il tente de briser ses liens et sa bouche s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le chœur des chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif ; une vie équivoque et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent derrière les haies, des cornes pointent entre les branches ; au loin, dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout…

Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être désappointé… Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes ; mais il y avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément?

Des pas se rapprochèrent : c'était la vieille Anne qui me cherchait pour le goûter :

— Tu étais donc là?… Il y a un quart d'heure que je te cherche… Que regardes-tu? Cette image?… Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas été sage ; et les diables lui donnent des coups de bâton.

Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas vrai.

— Allons, viens!

Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je questionnai Anne, qui était encline à bavarder :